Wickam à Bâle, Dandré à Paris, distribuaient les guinées à bureau ouvert. Sous ce honteux allèchement, les Vendéens étaient venus, croyant tenir la tête de la France moribonde, pendant qu’on la saignerait.

Tout cela au 17 fructidor. Au 18, tout est changé.

Les royalistes en une nuit ont été vaincus en France, en Europe et partout.

C’est là véritablement le beau de l’événement. Si peu d’efforts, si peu de force, et des résultats immenses. La grandeur morale a tout fait.

La Réveillère a dit et écrit (avec l’autorité de son caractère) : « Comme président du Directoire, j’ai signé seul tous les actes de cette nuit. Et, sans moi, le 18 Fructidor n’eût pas été fait. » Ce qui ne le prouve pas moins, c’est la grande colère de Carnot qui s’en prend surtout à lui (colère effarée qui ne se connaît plus, le charge de mille injures, l’appelle puant, vipère, etc.). Les royalistes avouent que la Réveillère n’eut d’hésitation que pour son collègue Barthélemy, dont la trahison ne fut connue qu’en 1818 par l’aveu de Barbé-Marbois.

Donc ce fut ce philosophe valétudinaire, qu’on croyait tout occupé de botanique et de théophilanthropie, qui prit la responsabilité, mena tout, sans verser le sang, et, fortement appuyé sur sa foi dans la république, signa, fit tout, découvrant pour ainsi dire sa poitrine aux poignards, lorsque vingt mille assassins peut-être, de l’ouest et du Midi, étaient à Paris.

Ce fut comme dans une forêt où des malfaiteurs voient un homme endormi à terre. Profond sommeil. Ils approchent. Mais voilà que cet homme, éveillé, armé tout à coup, met flamberge au vent, fait luire et reluire comme un cercle de lueurs d’acier. Il n’a pas besoin de frapper. Avec respect on recule, et il est fort à l’aise dans ce cercle d’éclairs.

Quel cercle ? Oh ! c’est le plus sublime. Le moment sanglant de 93 avait étonné, fixé tous les regards à la terre. Ici, spectacle bizarre, c’est un philosophe, un philanthrope obstiné (obstiné jusqu’à la sottise d’épargner Pichegru lui-même) qui, contre Barras, Augereau et tous, exige impérieusement que le sang soit épargné. Et malgré cette clémence, admirablement imprudente, toute la terre se réveille et salue la république, autrement dit le Droit et la Raison.

Ce que nous prenions tout à l’heure pour les éclairs d’une épée, ce sont des âmes de peuples ressuscités au soleil de Fructidor, qui s’éveillent, scintillent de l’Etna au Zuiderzée. Tout le Rhin vinicole, contraire en tant de choses à l’Allemagne, est pour nous, se met avec nous. La Hollande, si longtemps trahie par les Orange qui l’étouffent sous l’Angleterre, se lance vaillamment à la mer, son natif élément. Enfin l’Italie, retardée par l’astuce de Bonaparte, prend l’essor. La vieille Rome (ayant vomi sa vieillesse, la papauté) entraîne dans la farandole des républiques italiennes la grande Naples, le vaillant Piémont. Qui dira quelle fut la jeunesse, l’élan naïf de l’Italie, quand sous les loyales mains de Championnet, de Joubert, elle se retrouva elle-même si unie de cœur à la France !

Ce qu’on peut croire accidentel, mais sur cette étroite planète il y a peu de choses accidentelles. Tout va d’ensemble par de secrètes harmonies. Les aurores boréales de notre pôle, au même temps, sont reproduites au pôle austral. Les cataclysmes volcaniques des Antilles se reproduisent à Java, au Japon. Eh bien, les Français répandus dans l’Inde, électrisant les musulmans de Tippoo et autres, essayèrent sous cet héroïque sultan de faire une république. On en a ri, ignorant combien de fois les musulmans ont adopté les formes républicaines. L’égalité, sous un chef, c’est le vrai génie de l’Asie.