Barras disait fort lestement : « Il faut au moins la tête de Pichegru. » Les députés connus qui avaient pris la charge infâme de distribuer l’or anglais (en remplissant d’abord leur poche) n’avaient guère moins de droit que le grand traître à une mort honteuse, à une exécution en Grève[65].
[65] Ce qui excuse un peu la Réveillère d’avoir, malgré Barras, Augereau, etc., épargné les royalistes, c’est qu’il était fort irrité contre eux, et les traita comme ses ennemis personnels. Leurs plaisanteries sur la théophilanthropie l’avaient exaspéré. Lui-même en fait l’aveu.
Cette philanthropie déplorable, qui crevait tellement les yeux à la justice et mettait de niveau avec des fautes légères les plus épouvantables crimes, eut son fruit naturel, la multiplication des traîtres. C’est surtout de ce jour que les frères Bonaparte, voyant la France indifférente, dégoûtée du bien et du mal, travaillèrent sans pudeur ni crainte à nous creuser l’abîme de Brumaire, la fosse qui contenait pour l’Europe et pour nous quinze ans de guerre atroce et la mort de trois millions d’hommes.
CHAPITRE XII
CONSÉQUENCE DE FRUCTIDOR. — LA RÉPUBLIQUE ÉCLATE PARTOUT. — (FIN DE 97).
La plus belle surprise, je crois, que la France offre en son histoire, c’est celle qui eut lieu le lendemain de Fructidor.
Les plus grandes victoires du monde n’eurent jamais un tel effet.
L’attente de nos ennemis était immense en présence de l’élection de mai 97, où l’on put croire que la France avait voté contre elle-même, s’était reniée.
La mollesse du Directoire pour les conspirateurs royalistes qui avouaient, déclaraient leur entente avec les Anglais, semblait l’excès même de l’indifférence, et comme un évanouissement de la république.
Le brillant héros de la guerre, d’accord avec la partie dominante du Directoire, avait accordé la paix aux rois (Piémont, pape, Autriche), et réellement fait la guerre aux peuples, en empêchant la vente des biens d’Église, qui seule pouvait assurer la révolution d’Italie.
Les habiles, le traître Pichegru, et l’indifférent Moreau, tournaient leurs regards ailleurs, abandonnaient la république, qui s’abandonnait elle-même, ou bien la trahissaient.