Ce Paris de la rive gauche offrait en descendant vers l’ouest tous nos établissements militaires : Invalides, ministère de la guerre, et son école, l’École polytechnique, ardent foyer d’enthousiasme alors, comme était (en remontant vers l’est) l’École de médecine, et celle du Muséum d’histoire naturelle. Ces écoles allaient fournir aux grandes guerres un peuple de médecins, d’ingénieurs, de savants en tous genres.
Au centre siégeait l’Institut, jeune alors ; il se glorifiait de compter parmi ses membres l’habile prestidigitateur qui faisait mouvoir ces ressorts.
A mi-côte de la montagne, dans la belle rue Taranne, étaient établis les bureaux où toute l’expédition se préparait. Là venaient les militaires et les savants. La rue Taranne, limitée d’un côté par la rue des Saint-Pères, offre à l’autre bout, au coin de la rue Saint-Benoît, la glorieuse maison où l’Europe tout entière écouta Diderot, son oracle encyclopédique[77].
[77] La maison de Diderot n’existe plus. Elle vient d’être démolie pour élargir la rue, en faire un boulevard (boulevard Saint-Germain).
En tête de cette réunion, pour inspirer confiance, il y avait (chose rare !) un homme de cœur et qui en donnait à tout le monde, Caffarelli. Il avait perdu une jambe dans les campagnes du Rhin, et il semblait le plus actif de tous, le plus infatigable. L’armée, dans les batailles et les déserts brûlants, voyait toujours marcher en tête l’héroïque jambe de bois.
Les autres, au nombre de plus de cent, étaient pour la plupart de fort jeunes gens. Fourier, l’illustre auteur du livre de la Chaleur, l’élève favori de Lagrange, était l’homme complet, dont les aptitudes diverses répondaient à tous les besoins. Savant et érudit, administrateur, écrivain à la fois sévère et éloquent, à lui, comme au plus digne, revint la première place, celle de secrétaire perpétuel de l’Institut d’Égypte. C’est à lui que Kléber donna l’idée du grand ouvrage qui résume l’expédition.
Il y avait, en outre, une foule d’hommes laborieux, comme Jomard, qui épousa l’Égypte, et qui, non seulement sous Bonaparte, mais tout autant sous Méhémet-Ali, couva l’Afrique avec une ardeur persévérante, prêta son appui aux enfants qu’elle envoyait et ses soins aux travaux dont elle était l’objet. Il fut pour beaucoup dans les voyages si instructifs des Caillaud, des Caillé…
A ces savants ajoutez la foule des médecins, chirurgiens, ingénieurs, administrateurs attachés à l’armée. Bref, la colonie était une ville, la fleur de Paris, de la France. Et cette France avait deux pôles qu’on trouve ensemble rarement. L’imagination inventive (Geoffroy Saint-Hilaire), et le jugement fécond autant que ferme dans Fourier. Bref, le dix-huitième siècle au complet, et l’Europe elle-même merveilleusement représentée.
Une telle création, c’est un être qui a en soi toute condition de s’achever, d’agir, et qui fatalement agit de manière ou d’autre.
Aussi, malgré le grand obstacle d’une guerre européenne qui approchait, l’expédition fut lancée.