Même ce qu’on eût peu deviné, et ce dont Malet ne se doutait guère, c’est que les derniers survivants de cette armée détruite par l’imprudence de son chef ne lui étaient pas ennemis. Ils avaient bien un peu murmuré en allant, mais au retour, ils mouraient sans rien dire, craignant de faire trop de peine à l’empereur.

Ce peuple est, par moments, d’une étonnante chevalerie.

Bonaparte dans un moment où les Cosaques le serraient et où il était presque pris, distribua le trésor qu’il avait avec lui à ses grenadiers de la garde. Quelle que fût la tentation des besoins pressants, dès qu’on fut en sûreté, ils rendirent tout, sans qu’il manquât une pièce d’or.

Des Polonais m’ont conté que, sur la neige, ces vieux grenadiers, qui n’en pouvaient plus, s’asseyaient pour mourir, et, voyant passer l’empereur dans son traîneau rapide, lui demandaient du pain, mais non pas en français, de peur de lui briser le cœur. Ils lui disaient en russe : « Papa Kléba ! » (Papa, du pain !) Il secouait la tête, disant tristement : « Niema Kléba ! » (Il n’y a pas de pain) ; puis, volait de toute la vitesse du traîneau.

Ces Polonais qui me contaient cela aidèrent eux-mêmes puissamment au passage de la Bérésina, qui sauva l’empereur.

Et ils aidèrent encore à Leipsick, où leur Poniatowski fut noyé. Eh bien, après Hanau, l’empereur ramassa autour de lui ceux qui restaient et leur dit froidement : « Messieurs, ma fortune est mauvaise. Vous êtes libres de ne pas me suivre… Mais, après tout, où iriez-vous ? »

Voilà tout ce qu’il trouva dans son cœur pour ces hommes héroïques.

CHAPITRE III
BATAILLE DE LEIPSICK (1813)

Napoléon avait l’esprit tellement faussé par la tyrannie, qu’il croyait, après sa grande débâcle, que tous ceux qu’il avait insultés, durement traités, lui resteraient fidèles.

Il s’étonna de tout ; il croyait que son mariage autrichien, regardé par l’Autriche comme le dernier abus de la victoire, et qu’il accomplit, on l’a vu, si brutalement, lui répondait de son beau-père. Il eut une surprise étrange et bien naïve, il faut le dire, à voir ce beau-père, d’abord neutre, bientôt ennemi. C’était pourtant afin de ménager cette amitié douteuse que, par deux fois (en 1807, 1812), il rejeta la main des Polonais et profita à peine de leur enthousiasme. En vain, partant, en 1814, pour la nouvelle guerre contre l’Allemagne soulevée et la Russie, il crut ramener l’Autriche par la vaine cérémonie de déclarer régente la jeune impératrice.