Elle tint en partie au hasard. Le vaillant Zach, à qui Mélas laissait le commandement, était myope. Il crut que Masséna arrivait, et il prit Desaix pour l’un des siens, le rencontra, et se fit prendre.

Desaix, avec des dons supérieurs et toutes les vertus de l’homme et du soldat, était un sensible et fidèle Auvergnat qui avait besoin de s’attacher, d’aimer et d’obéir ; il prit pour son idéal celui qu’il connaissait bien mal, Bonaparte. Et dans cette occasion où il s’exposait pour la France, on peut croire aussi qu’il était heureux de se dévouer pour son héros. Il chargeait à fond perdu, lorsqu’il fut frappé d’une balle en pleine poitrine. Napoléon lui a prêté de vaines paroles qu’il ne dit pas. Son seul sentiment fut de craindre pour l’armée et la bataille. Il prononça un seul mot : « N’en dites rien. »

On le retrouva, reconnaissable à son épaisse et noire chevelure[13]. Il vainquit après sa mort. Car le jeune Kellermann et ses cuirassiers, que Desaix avait amenés, arrivèrent comme la tempête, divisèrent et firent prisonnier un corps de cinq mille grenadiers hongrois. Dernier acte de la bataille ; aussi Kellermann dit un mot que Bonaparte ne lui pardonna jamais : « Avec cette charge, je vous ai mis la couronne sur la tête. »

[13] Le même jour, Kléber fut assassiné en Égypte. Deux grandes pertes, mais bien différentes. Kléber était un admirable citoyen. Desaix, serf de l’admiration, avait été fasciné par Bonaparte ; sa modestie le rendait dépendant, crédule. — Joubert avait mieux échappé à Bonaparte ; son beau-père Sémonville et Talleyrand l’avaient fait ambitieux, impatient de monter plus haut ; son mariage sembla lui avoir ôté la ferme et froide volonté. Il se précipita et courut à la mort.

En effet les deux ailes de Mélas étaient victorieuses et n’avaient plus d’ennemis. Si elles s’étaient rabattues sur les Français, elles auraient pu les écraser. Mais elles manquaient de chefs ; leurs sept généraux étaient hors de combat. Elles repassèrent paisiblement la Bormida, en gardant les têtes du pont, et même un poste en avant, près Marengo.

Mêlas y était dans une position inattaquable. Il attendait un corps considérable de renfort ; il avait derrière lui je ne sais combien de places fortes. Et Bonaparte aucune.

Chose inexplicable, malgré son armée frémissante, Mélas désespéra, capitula (15 juin). Pour se retirer vers Mantoue, il céda Alexandrie, Milan, Turin, Gênes, avec l’artillerie et tout ce qui s’y trouvait. On put croire que ce vaillant homme était devenu fou.

Le favori de la fortune, Bonaparte, malgré la perte de Desaix, qu’il fit enterrer loin de Paris, au Saint-Bernard, alla triompher à Milan, où il fut reçu plus qu’en roi, — en dieu même.

Pour Paris, il fut plus modeste. Il y écrivit ce mot qui est encore d’un citoyen : « J’espère que le peuple français sera content de son armée. »

CHAPITRE V
LE TYRAN. — LE CANCER. — MACHINE INFERNALE. AVEUGLE PROSCRIPTION (FIN DE L’ANNÉE 1800)