Un régime si inconstant, tantôt nul, tantôt abondant, produisit des maladies, ou plutôt une maladie, toujours la même (la gastro-entérite). C’est ce que Broussais le premier devina. Ce vaillant Breton, né à Saint-Malo, avait été deux ans soldat. A vingt et un ans, en 1803, il rentra comme médecin dans l’armée. Sa méthode s’appliquant à une maladie qui variait peu et qu’on aurait pu appeler la maladie de la grande armée, dut peu varier. Elle eut, ainsi que son livre des Phlegmasies, achevé et imprimé en 1808, des succès admirables[74].

[74] La principale médication de Broussais était la saignée.

Même après Napoléon, les générations qui avaient tant souffert sous lui, et dont le sang, par les alternatives du jeûne, du chaud et du froid s’était allumé, eurent recours à l’eau comme le plus puissant des calmants. L’hydrothérapie devint la panacée universelle. De là la vogue de Priessnitz, — créateur du traitement, vers 1825. La foule des malades reconnaissants qu’il avait guéris, lui élevèrent un arc de triomphe.

L’armée était assez lettrée si j’en juge par plusieurs militaires que j’ai connus et qui auraient mérité une grande notoriété, mais qui sont morts dans le silence.

Foy, avec ses quatorze blessures, et son refus aux adresses et au vote de l’empire, fut fort retardé, laissé de côté jusqu’à Waterloo. Mais d’autant plus dans les repos que lui laissait son artillerie à cheval, il lisait insatiablement Virgile et Tacite.

On peut en dire autant de Courier, si absorbé dans l’étude qu’il ne s’était pas aperçu de l’insurrection de Rome et faillit y périr. En Calabre, dépouillé de tout par les brigands, ayant perdu ses chevaux et son argent, il n’eut regret qu’à son Homère.

Outre ces noms si connus, j’en pourrais citer d’autres qui le furent à peine, et dont l’esprit ne montrait pas moins combien le vrai caractère français brillait dans la grande armée. J’ai déjà parlé de M. de Fourcy, esprit aimable, un peu changeant, qui se prêtait à beaucoup de choses. En parlant de Saint-Simon, au premier volume, j’ai dit que jeune officier il le suivait partout. A l’âge de trente ans, capitaine dans l’artillerie de la garde, il employait volontiers ses loisirs en essais poétiques dont plusieurs furent de très beaux vers[75]. Ce qui l’attristait le plus, c’était ce singulier métier de tuer par un boulet, à distance, des inconnus dont plus rapproché peut-être on aurait été l’ami. L’habitude et la routine, l’ignorance d’une autre carrière, le fixèrent dans celle-ci qu’il détestait (jusqu’à Wagram, 1809).

[75] Ceux-ci semblent avoir été faits sur les champs de bataille, et dans l’idée consolante que toutes ces générations qui meurent successivement se retrouveront un jour :

Dirai-je ces races humaines

Qui tour à tour ont existé,