Peu résistaient. En 1329, une Jeanne périt pour avoir refusé de dénoncer son père (Reg. de Carcassonne, L.-Langon, 3, 202). Mais avec ces rebelles on essayait d'autres moyens. Une mère et ses trois filles avaient résisté aux tortures. L'inquisiteur s'empare de la seconde, lui fait l'amour, la rassure tellement qu'elle dit tout, trahit sa mère, ses sœurs (Limburch, Lamothe-Langon). Et toutes à la fois sont brûlées!
Ce qui brisait plus que la torture même, c'était l'horreur de l'in-pace. Les femmes se mouraient de peur d'être scellées dans ce petit trou noir. A Paris, on put voir le spectacle public d'une loge à chien dans la cour des Filles repenties, où l'on tenait la dame d'Escoman, murée (sauf une fente par où on lui jetait du pain), et couchée dans ses excréments. Parfois, on exploitait la peur jusqu'à l'épilepsie. Exemple: cette petite blonde, faible enfant de quinze ans, que Michaëlis dit lui-même avoir forcée de dénoncer, en la mettant dans un vieil ossuaire pour coucher sur les os des morts. En Espagne, le plus souvent l'in-pace, loin d'être un lieu de paix, avait une porte par laquelle on venait tous les jours à heure fixe travailler la victime, pour le bien de son âme, en la flagellant. Un moine condamné à l'in-pace prie et supplie qu'on lui donne plutôt la mort. (Llorente.)
Sur les auto-da-fé, voir dans Limburch ce qu'en disent les témoins occulaires. Voir surtout Dellon, qui lui-même porta le san-benito. (Inquisition de Goa, 1688.)
Dès le treizième, le quatorzième siècle, la terreur était si grande, qu'on voyait les personnes les plus haut placées quitter tout, rang, fortune, dès qu'elles étaient accusées, et s'enfuir. C'est ce que fit la dame Alice Kyteler, mère du sénéchal d'Irlande, poursuivie pour sorcellerie par un moine mendiant qu'on avait fait évêque (1324). Elle échappa. On brûla sa confidente. Le sénéchal fit amende honorable et resta dégradé. (T. Wright, Proceedings against dame Alice, etc., in-quarto. London, 1843.)
Tout cela s'organise de 1200 à 1300. C'est en 1233 que la mère de saint Louis fonde la grande prison des Immuratz de Toulouse. Qu'arrive-t-il? on se donne au Diable. La première mention du Pacte diabolique est de 1222. (César Heisterbach.) On ne reste pas hérétique, ou demi-chrétien. On devient satanique, anti-chrétien. La furieuse Ronde sabbatique apparaît en 1353 (Procès de Toulouse, dans L.-Langon, 3, 360), la veille de la Jacquerie.
III
Les deux premiers chapitres, résumés de mes Cours sur le Moyen-âge, expliquent par l'état général de la Société pourquoi l'humanité désespéra,—et les chapitres III, IV, V, expliquent par l'état moral de l'âme pourquoi la femme spécialement désespéra et fut amenée à se donner au Diable, et à devenir la Sorcière.
C'est seulement en 553 que l'Église a pris l'atroce résolution de damner les esprits ou démons (mots synonymes en grec), sans retour, sans repentir possible. Elle suivit en cela la violence africaine de saint Augustin, contre l'avis plus doux des Grecs, d'Origène et de l'Antiquité. (Haag, Hist. des dogmes, I, 80-83.)—Dès lors on étudie, on fixe le tempérament, la physiologie des Esprits. Ils ont et ils n'ont pas de corps, s'évanouissent en fumée, mais aiment la chaleur, craignent les coups, etc. Tout est parfaitement connu, convenu, en 1050 (Michel Psellus, Énergie des esprits ou démons). Ce byzantin en donne exactement la même idée que celle des légendes occidentales. (Voy. les textes nombreux dans la Mythologie de Grimm, les Fées de Maury, etc., etc.)—Ce n'est qu'au quatorzième siècle qu'on dit nettement que tous ces esprits sont des diables.—Le Trilby de Nodier, et la plupart des contes analogues sont manqués, parce qu'ils ne vont pas jusqu'au moment tragique où la petite femme voit dans le lutin l'infernal amant.
Dans les chapitres V-XII du livre Ier, et dès la page 379, j'ai essayé de retrouver comment la femme put devenir Sorcière.—Recherche délicate.—Nul de mes prédécesseurs ne s'en est enquis. Ils ne s'informent pas des degrés successifs par lesquels on arrivait à cette chose horrible. Leur Sorcière surgit tout à coup, comme du fond de la terre. Telle n'est pas la nature humaine. Cette recherche m'imposait le travail le plus difficile. Les textes antiques sont rares, et ceux qu'on trouve épars dans les livres bâtards de 1500, 1600, sont difficiles à distinguer. Quand on a retrouvé ces textes, comment les dater, dire: «Ceci est du douzième, ceci du treizième, du quatorzième?» Je ne m'y serais point hasardé, si je n'avais eu déjà pour moi une longue familiarité avec ces temps, mes études obstinées de Grimm, Ducange, etc., et mes Origines du droit (1837). Rien ne m'a plus servi. Dans ces formules, ces Usages si peu variables, dans la Coutume qu'on dirait éternelle, on prend pourtant le sens du temps. Autres siècles, autres formes. On apprend à les reconnaître, à leur fixer des dates morales. On distingue à merveille la sombre gravité antique du pédantesque bavardage des temps relativement récents. Si l'archéologue décide sur la forme de telle ogive qu'un monument est de tel temps, avec bien plus de certitude la psychologie historique peut montrer que tel fait moral est de tel siècle, et non d'un autre, que telle idée, telle passion, impossible aux temps plus anciens, impossible aux âges récents, fut exactement de tel âge. Critique moins sujette à l'erreur. Car les archéologues se sont parfois trompés sur telle ogive refaite habilement. Dans la chronologie des arts, certaines formes peuvent bien se refaire. Mais dans la vie morale, cela est impossible. La cruelle histoire du passé que je raconte ici, ne reproduira pas ses dogmes monstrueux, ses effroyables rêves. En bronze, en fer, ils sont fixés à leur place éternelle dans la fatalité du temps.