Maintenant voici mon péché où m'attend la critique. Dans cette analyse historique et morale de la création de la Sorcière jusqu'en 1300, plutôt que de traîner dans les explications prolixes, j'ai pris souvent un petit fil biographique et dramatique, la vie d'une même femme pendant trois cents ans.—Et cela (notez bien) dans six ou sept chapitres seulement.—Dans cette partie même, si courte, on sentira aisément combien tout est historique et fondé. Par exemple, si j'ai donné le mot Tolède comme le nom sacré de la capitale des magiciens, j'avais pour moi non seulement l'opinion fort grave de M. Soldan, non seulement le long passage de Lancre, mais des textes fort anciens. Gerbert, au onzième siècle, étudie la magie dans cette ville. Selon César d'Heisterbach, les étudiants de Bavière et de Souabe apprennent aussi la nécromancie à Tolède. C'est un maître de Tolède qui propage les crimes de sorcellerie que poursuit Conrad de Marbourg.
Toutefois les superstitions sarrasines, venues d'Espagne ou d'Orient (comme le dit Jacques de Vitry), n'eurent qu'une influence secondaire, ainsi que le vieux culte romain d'Hécate ou Dianom. Le grand cri de fureur qui est le vrai sens du Sabbat, nous révèle bien autre chose. Il y a là non seulement les souffrances matérielles, l'accent des vieilles misères, mais un abîme de douleur. Le fond de la souffrance morale n'est trouvé que vers saint Louis, Philippe-le-Bel, spécialement en certaines classes qui, plus que l'ancien serf, sentaient, souffraient. Tels durent être surtout les bons paysans, notables vilains, les serfs maires de villages, que j'ai vus déjà au douzième siècle, et qui, au quatorzième, sous la fiscalité nouvelle, responsables (comme les curiales antiques), sont doublement martyrs du roi et des barons, écrasés d'avanies, enfin l'enfer vivant. De là ces désespoirs qui précipitent vers l'Esprit des trésors cachés, le diable de l'argent. Ajoutez la risée, l'outrage, qui plus encore peut-être font la Fiancée de Satan.
Un procès de Toulouse, qui donne en 1353 la première mention de la Ronde du Sabbat, me mettait justement le doigt sur la date précise. Quoi de plus naturel? La peste noire rase le globe et «tue le tiers du monde». Le pape est dégradé. Les seigneurs battus, prisonniers, tirent leur rançon du serf et lui prennent jusqu'à la chemise. La grande épilepsie du temps commence, puis la guerre servile, la Jacquerie... On est si furieux qu'on danse.
IV
Chapitres IX et X.—Satan médecin.—Philtres, etc.—En lisant les très beaux ouvrages qu'on a fait de nos jours sur l'histoire des sciences, je suis étonné d'une chose: on semble croire que tout a été trouvé par les docteurs, ces demi-scolastiques, qui à chaque instant étaient arrêtés par leur robe, leurs dogmes, les déplorables habitudes d'esprit que leur donnait l'École. Et celles qui marchaient libres de ces chaînes, les sorcières n'auraient rien trouvé? Cela serait invraisemblable. Paracelse dit le contraire. Dans le peu qu'on sait de leurs recettes, il y a un bon sens singulier. Aujourd'hui encore, les solanées, tant employées par elles, sont considérées comme le remède spécial de la grande maladie qui menaça le monde au quatorzième siècle. J'ai été surpris de voir dans M. Coste (Hist. du dével. des corps, t. II, p. 53) que l'opinion de M. Paul Dubois sur les effets de l'eau glacée à un certain moment était exactement conforme à la pratique des sorcières au Sabbat. Voyez, au contraire, les sottes recettes des grands docteurs de ces temps-là, les effets merveilleux de l'urine de mule, etc. (Agrippa, De occulta philosophia, t. II, p. 24, éd. Lugduni, in-octavo).
Quant à leur médecine d'amour, leurs philtres, etc., on n'a pas remarqué combien les pactes entre amants ressemblaient aux pactes entre amis et frères d'armes. Les seconds dans Grimm (Rechts Alterthümer) et dans mes Origines; les premiers dans Calcagnini, Sprenger, Grillandus et tant d'autres auteurs, ont tout à fait le même caractère. C'est toujours ou la nature attestée et prise à témoin, ou l'emploi plus ou moins impie des sacrements, des choses de l'Église, ou le banquet commun, tel breuvage, tel pain ou gâteau qu'on partage. Ajoutez certaines communions, par le sang, par telle ou telle excrétion.
Mais, quelque intimes et personnelles qu'elles puissent paraître, la souveraine communion d'amour est toujours une confarreatio, le partage d'un pain qui a pris la vertu magique. Il devient tel, tantôt par la messe qu'on dit dessus (Grillandus, 316), tantôt par le contact, les émanations de l'objet aimé. Au soir d'une noce, pour éveiller l'amour, on sert le pâté de l'épousée (Thiers, Superstitions, IV, 548), et pour le réveiller chez celui que l'on a noué, elle lui fait manger certaine pâte qu'elle a préparée, etc.
V
Rapports de Satan avec la Jacquerie.—Le beau symbole des oiseaux envolés, délivrés par Satan, suffirait pour faire deviner que nos paysans de France y voyaient un esprit sauveur, libérateur. Mais tout cela fut étouffé de bonne heure dans des flots de sang. Sur le Rhin, la chose est plus claire. Là, les princes étant évêques, haïs à double titre, virent dans Satan un adversaire personnel. Malgré leur répugnance pour subir le joug de l'Inquisition romaine, ils l'acceptèrent dans l'imminent danger de la grande éruption de sorcellerie qui éclata à la fin du quinzième siècle. Au seizième, le mouvement change de formes et devient la Guerre des paysans.—Une belle tradition, contée par Walter Scott, nous montre qu'en Écosse la magie fut l'auxiliaire des résistances nationales. Une armée enchantée attend dans de vastes cavernes que sonne l'heure du combat. Un de ces gens de basses terres qui font commerce de chevaux, a vendu un cheval noir à un vieillard des montagnes. «Je te payerai, dit-il, mais à minuit sur le Lucken Have» (un pic de la chaîne d'Eildon). Il le paye, en effet, en monnaies fort anciennes; puis lui dit: «Viens voir ma demeure.» Grand est l'étonnement du marchand quand il aperçoit dans une profondeur infinie des files de chevaux immobiles, près de chacun un guerrier immobile également. Le vieillard lui dit à voix basse: «Tous ils s'éveilleront à la bataille de Sheriffmoor.» Dans la caverne étaient suspendus une épée et un cor. «Avec ce cor, dit le vieillard, tu peux rompre tout l'enchantement.» L'autre, troublé et hors de lui, saisit le cor, en tire des sons... A l'instant, les chevaux hennissent, trépignent, secouent le harnais. Les guerriers se lèvent; tout retentit d'un bruit de fer, d'armures. Le marchand se meurt de peur, et le cor lui tombe des mains... Tout disparaît... Une voix terrible, comme celle d'un géant, éclate, criant: «Malheur au lâche qui ne tire pas l'épée, avant de donner du cor.»—Grand avis national, et de profonde expérience, fort bon pour ces tribus sauvages qui faisaient toujours grand bruit avant d'être prêtes à agir, avertissaient l'ennemi.—L'indigne marchand fut porté par une trombe hors de la caverne, et quoi qu'il ait pu faire depuis, il n'en a jamais retrouvé l'entrée.