Du dernier acte du Sabbat.—Lorsqu'on reviendra tout à fait de ce prodigieux rêve de presque deux mille ans, et qu'on jugera froidement la société chrétienne du Moyen-âge, on y remarquera une chose énorme, unique dans l'histoire du monde: c'est que 1o l'adultère y est à l'état d'institution régulière, reconnue, estimée, chantée, célébrée dans tous les monuments de la littérature noble et bourgeoise, tous les poèmes, tous les fabliaux, et que, 2o d'autre part l'inceste est l'état général des serfs, état parfaitement manifesté dans le Sabbat, qui est leur unique liberté, leur vraie vie, où ils se montrent ce qu'ils sont.
J'ai douté que l'inceste fût solennel, étalé publiquement, comme dit Lancre. Mais je ne doute pas de la chose même.
Inceste économique surtout, résultat de l'état misérable où l'on tenait les serfs.—Les femmes, travaillant moins, étaient considérées comme des bouches inutiles. Une suffisait à la famille. La naissance d'une fille était pleurée comme un malheur (Voy. mes Origines). On ne la soignait guère. Il devait en survivre peu. L'aîné des frères se mariait seul, et couvrait ce communisme d'un masque chrétien. Entre eux, parfaite entente et conjuration de stérilité. Voilà le fond de ce triste mystère, attesté par tant de témoins qui ne le comprennent pas.
L'un des plus graves, pour moi, c'est Boguet, sérieux, probe, consciencieux, qui, dans son pays écarté du Jura, dans sa montagne de Saint-Claude, a dû trouver les usages antiques, mieux conservés, suivis fidèlement avec la ténacité routinière du paysan. Lui aussi, il affirme les deux grandes choses: 1o l'inceste, même celui de la mère et du fils; 2o le plaisir stérile et douloureux, la fécondité impossible.
Cela effraye, que des peuples entiers de femmes se soumissent à ce sacrilège. Je dis: des peuples. Ces sabbats étaient d'immenses assemblées (douze mille âmes dans un petit canton basque, voy. Lancre; six mille pour une bicoque, La Mirandole voy. Spina).
Grande et terrible révélation du peu d'influence morale qu'avait l'Église. On a cru qu'avec son latin, sa métaphysique byzantine, à peine comprise d'elle-même, elle christianisait le peuple. Et, dans le seul moment où il soit libre, où il puisse montrer ce qu'il est, il apparaît plus que païen. L'intérêt, le calcul, la concentration de famille, y font plus que tous ces vains enseignements. L'inceste du père et de la fille eût peu fait pour cela, et l'on en parle moins. Celui de la mère et du fils est spécialement recommandé par Satan. Pourquoi? Parce que, dans ces races sauvages, le jeune travailleur, au premier éveil des sens, eût échappé à la famille, eût été perdu pour elle, au moment où il lui devenait précieux. On croyait l'y tenir, l'y fixer, au moins pour longtemps, par ce lien si fort: «Que sa mère se damnait pour lui.»
Mais comment consentait-elle à cela? Jugeons-en par les cas rares heureusement qui se voient aujourd'hui. Cela ne se trouve guère que dans l'extrême misère. Chose dure à dire: l'excès du malheur déprave. L'âme brisée se défend peu, est faible et molle. Les pauvres sauvages, dans leur vie si dénuée, gâtent extrêmement leurs enfants. Chez la veuve indigente, la femme abandonnée, l'enfant est maître de tout, et elle n'a pas la force, quand il grandit, de s'opposer à lui.
Combien plus dans le Moyen-âge! La femme y est écrasée de trois côtés. L'Église la tient au plus bas (elle est Ève et le péché même). A la maison, elle est battue; au sabbat, immolée; on sait comment. Au fond, elle n'est ni de Satan, ni de Jésus. Elle n'est rien, n'a rien. Elle mourrait sans son enfant. Mais il faut prendre garde de faire une créature si malheureuse; car, sous cette grêle de douleurs, ce qui n'est pas douleur, ce qui est douceur et tendresse, peut en revanche tourner en frénésie. Voilà l'horreur du Moyen-âge. Avec son air tout spirituel, il soulève des bas-fonds des choses incroyables qui y seraient restées: il va draguant, creusant les fangeux souterrains de l'âme.
Du reste, la pauvre créature étoufferait tout cela. Bien différente de la haute dame, elle ne peut pécher que par obéissance. Son mari le veut, et Satan le veut. Elle a peur, elle en pleure; on ne la consulte guère. Mais, si peu libre qu'elle soit, l'effet n'en est pas moins terrible pour la perversion des sens et de l'esprit. C'est l'enfer ici-bas. Elle reste effarée, demi-folle de remords et de passion. Le fils, si l'on a réussi, voit dans son père un ennemi. Un souffle parricide plane sur cette maison. On est épouvanté de ce que pouvait être une telle société, où la famille, tellement impure et déchirée, marchait morne et muette, avec un lourd masque de plomb, sous la verge d'une autorité imbécile qui se croyait maîtresse. Quel troupeau! Quelles brebis! Quels pasteurs idiots!... Ils avaient sous les yeux un monstre de malheur, de douleur, de péché. Spectacle inouï avant et après. Mais ils regardaient dans leurs livres, apprenaient, répétaient des mots! Des mots! des mots! c'est toute leur histoire. Ils furent au total une langue. Verbe et verbalité, c'est tout. Un nom leur restera: Parole.