La pauvre sibylle, engourdie à son morne foyer de feuilles, battue de la bise cuisante, sent au cœur la verge sévère. Elle sent son isolement. Mais cela même la relève. L'orgueil revient, et avec lui une force qui lui chauffe le cœur, lui illumine l'esprit. Tendue, vive et acérée, sa vue devient aussi perçante que ces aiguilles, et le monde, ce monde cruel dont elle souffre, lui est transparent comme verre. Et alors, elle en jouit, comme d'une conquête à elle.

N'en est-elle pas la reine? n'a-t-elle pas des courtisans? Les corbeaux manifestement sont en rapport avec elle. En troupe honorable, grave, ils viennent, comme anciens augures, lui parler des choses du temps. Les loups passent timidement, saluent d'un regard oblique. L'ours (moins rare alors) parfois s'asseoit gauchement, avec sa lourde bonhomie, au seuil de l'antre, comme un ermite qui fait visite à un ermite, ainsi qu'on le voit si souvent dans les Vies des Pères du désert.

Tous, oiseaux et animaux que l'homme ne connaît guère que par la chasse et la mort, ils sont des proscrits comme elle. Ils s'entendent avec elle. Satan est le grand proscrit, et il donne aux siens la joie des libertés de la nature, la joie sauvage d'être un monde qui se suffit à lui-même.

Apre liberté solitaire, salut!... Toute la terre encore semble vêtue d'un blanc linceul, captive d'une glace pesante, d'impitoyables cristaux, uniformes, aigus, cruels. Surtout depuis 1200, le monde a été fermé comme un sépulcre transparent où l'on voit avec effroi toute chose immobile et durcie.

On a dit que «l'église gothique est une cristallisation». Et c'est vrai. Vers 1300, l'architecture, sacrifiant ce qu'elle avait de caprice vivant, de variété, se répétant à l'infini, rivalise avec les prismes monotones du Spitzberg. Vraie et redoutable image de la dure cité de cristal dans laquelle un dogme terrible a cru enterrer la vie.

Mais, quels que soient les soutiens, contreforts, arcs-boutants, dont le monument s'appuie, une chose le fait branler. Non les coups bruyants du dehors; mais je ne sais quoi de doux qui est dans les fondements, qui travaille ce cristal d'un insensible dégel. Quel? l'humble flot de tièdes larmes qu'un monde a versées, une mer de pleurs. Quelle? une haleine d'avenir, la puissante, l'invincible résurrection de la vie naturelle. Le fantastique édifice dont plus d'un pan déjà croule, se dit, mais non sans terreur: «C'est le souffle de Satan.»

Tel un glacier de l'Hécla sur un volcan qui n'a pas besoin de faire éruption, foyer tiède, lent, clément qui le caresse en dessous, l'appelle à lui et lui dit tout bas: «Descends.»

La sorcière a de quoi rire, si, dans l'ombre, elle voit là-bas, dans la brillante lumière, combien Dante, saint Thomas, ignorent la situation. Ils se figurent que Satan fait son chemin par l'horreur ou par la subtilité. Ils le font grotesque et grossier; comme à son âge d'enfance, lorsque Jésus pouvait encore le faire entrer dans les pourceaux. Ou bien ils le font subtil, un logicien scolastique, un juriste épilogueur. S'il n'eût été que cela, ou la bête, ou le disputeur, s'il n'avait eu que la fange, ou les distinguo du vide, il fût mort bientôt de faim.

On triomphe trop à l'aise quand on le montre dans Barthole, plaidant contre la Femme (la Vierge), qui le fait débouter, condamner avec dépens. Il se trouve qu'alors sur la terre, c'est justement le contraire qui arrive. Par un coup suprême, il gagne la plaideuse même, la Femme, sa belle adversaire, la séduit par un argument, non de mot, mais tout réel, charmant et irrésistible. Il lui met en main le fruit de la science et de la nature.

Il ne faut pas tant de disputes; il n'a pas besoin de plaider; il se montre. C'est l'Orient, c'est le paradis retrouvé. De l'Asie qu'on a cru détruire, une incomparable aurore surgit, dont le rayonnement porte au loin jusqu'à percer la profonde brume de l'ouest. C'est un monde de nature et d'art que l'ignorance avait maudit, mais qui, maintenant, avance pour conquérir ses conquérants, dans une douce guerre d'amour et de séduction maternelle. Tous sont vaincus, tous en raffolent; on ne veut rien que de l'Asie. Elle vient à nous les mains pleines. Les tissus, châles, tapis de molle douceur, d'harmonie mystérieuse, l'acier galant, étincelant, des armes damasquinées, nous démontrent notre barbarie. Mais c'est peu, ces contrées maudites des mécréants où Satan règne, ont pour bénédiction visible les hauts produits de la nature, élixir des forces de Dieu, le premier des végétaux, le premier des animaux, le café, le cheval arabe. Que dis-je? un monde de trésors, la soie, le sucre, la foule des herbes toutes-puissantes qui nous relèvent le cœur, consolent, adoucissent nos maux.