Vers 1300, tout cela éclate. L'Espagne même reconquise par les barbares fils des Goths, mais qui a tout son cerveau dans les Maures et dans les juifs, témoigne pour ces mécréants. Partout où les musulmans, ces fils de Satan, travaillent, tout prospère, les sources jaillissent et la terre se couvre de fleurs. Sous un travail méritant, innocent, elle se pare de ces vignes merveilleuses où l'homme oublie, se refait et croit boire la bonté même et la compassion céleste.
A qui Satan porte-t-il la coupe écumante de vie? Et, dans ce monde de jeûne, qui a tant jeûné de raison, existe-t-il, l'être fort qui va recevoir tout cela sans vertige, sans ivresse, sans risquer de perdre l'esprit?
Existe-t-il un cerveau qui n'étant pas pétrifié, cristallisé de saint Thomas, reste encore ouvert à la vie, aux forces végétatives? Trois magiciens[30] font effort; par des tours de force ils arrivent à la nature, mais ces vigoureux génies n'ont pas la fluidité, la puissance populaire. Satan retourne à son Ève. La femme est encore au monde ce qui est le plus nature. Elle a et garde toujours certains côtés d'innocence malicieuse qu'a le jeune chat et l'enfant de trop d'esprit. Par là, elle va bien mieux à la comédie du monde, au grand jeu où se jouera le Protée universel.
Mais qu'elle est légère, mobile, tant qu'elle n'est pas mordue et fixée par la douleur! Celle-ci, proscrite du monde, enracinée à sa lande sauvage, donne prise. Reste à savoir si, froissée, aigrie, avec ce cœur plein de haine, elle rentrera dans la nature et les douces voies de la vie? Si elle y va, sans nul doute, ce sera sans harmonie, souvent par les circuits du mal. Elle est effarée, violente, d'autant plus qu'elle est très faible, dans le va-et-vient de l'orage.
Lorsqu'aux tiédeurs printanières, de l'air, du fond de la terre, des fleurs et de leurs langages, la révélation nouvelle lui monte de tous côtés, elle a d'abord le vertige. Son sein dilaté déborde. La sibylle de la science a sa torture, comme eut l'autre, la Cumæa, la Delphica. Les scolastiques ont beau jeu de dire: «C'est l'aura, c'est l'air qui la gonfle, et rien de plus. Son amant, le Prince de l'air, l'emplit de songes et de mensonges, de vent, de fumée, de néant.» Inepte ironie. Au contraire, la cause de son ivresse, c'est que ce n'est pas le vide, c'est le réel, la substance, qui trop vite a comblé son sein.
Avez-vous vu l'Agave, ce dur et sauvage Africain, pointu, amer, déchirant, qui, pour feuilles, a d'énormes dards? Il aime et meurt tous les dix ans. Un matin, le jet amoureux, si longtemps accumulé dans la rude créature, avec le bruit d'un coup de feu, part, s'élance vers le ciel. Et ce jet est tout un arbre qui n'a pas moins de trente pieds, hérissé de tristes fleurs.
C'est quelque chose d'analogue que ressent la sombre sibylle quand, au matin d'un printemps tardif, d'autant plus violent, tout autour d'elle se fait la vaste explosion de la vie.
Et tout cela la regarde, et tout cela est pour elle. Car chaque être dit tout bas: «Je suis à qui m'a compris.»
Quel contraste!... Elle, l'épouse du désert et du désespoir, nourrie de haine, de vengeance, voilà tous ces innocents qui la convient à sourire. Les arbres, sous le vent du sud, font doucement la révérence. Toutes les herbes des champs, avec leurs vertus diverses, parfums, remèdes ou poisons (le plus souvent c'est même chose), s'offrent, lui disent: «Cueille-moi.»
Tout cela visiblement aime. «N'est-ce pas une dérision?... J'eusse été prête pour l'enfer, non pour cette fête étrange... Esprit, es-tu bien l'Esprit de terreur que j'ai connu, dont j'ai la trace cruelle (que dis-je? et qu'est-ce que je sens?), la blessure qui brûle encore...