«Oh! non, ce n'est pas l'Esprit que j'espérais dans ma fureur: «Celui qui dit toujours: Non.» Le voilà qui dit un Oui d'amour, d'ivresse et de vertige... Qu'a-t-il donc? Est-il l'âme folle, l'âme effarée de la vie?
«On avait dit le grand Pan mort. Mais le voici en Bacchus, en Priape, impatient, par le long délai du désir, menaçant, brûlant, fécond... Non, non, loin de moi cette coupe. Car je n'y boirais que le trouble, qui sait? un désespoir amer par-dessus mes désespoirs?»
Cependant, où paraît la femme, c'est l'unique objet de l'amour. Tous la suivent, et tous pour elle méprisent leur propre espèce. Que parle-t-on du bouc noir, son prétendu favori? Mais cela est commun à tous. Le cheval hennit pour elle, rompt tout, la met en danger. Le chef redouté des prairies, le taureau noir, si elle passe et s'éloigne, mugit de regret. Mais voici l'oiseau qui s'abat, qui ne veut plus de sa femelle, et les ailes frémissantes, sur elle accomplit son amour.
Nouvelle tyrannie de ce Maître, qui, par le plus fantasque coup, de roi des morts qu'on le croyait, éclate comme roi de la vie.
«Non, dit-elle, laissez-moi ma haine. Je n'ai demandé rien de plus. Que je sois redoutée, terrible... C'est ma beauté, celle qui va aux noirs serpents de mes cheveux, à ce visage sillonné de douleurs, des traits de la foudre...» Mais la souveraine Malice, tout bas, insidieusement: «Oh! que tu es bien plus belle! Oh! que tu es plus sensible, dans ta colérique fureur!... Crie, maudis! C'est un aiguillon... Une tempête appelle l'autre. Glissant, rapide, est le passage de la rage à la volupté.»
Ni la colère ni l'orgueil ne la sauveraient de ces séductions. Ce qui la sauve, c'est l'immensité du désir. Nul n'y suffirait. Chaque vie est limitée, impuissante. Arrière le coursier, le taureau! arrière la flamme de l'oiseau! Arrière faibles créatures, pour qui a besoin d'infini!
Elle a une envie de femme. Envie de quoi? Mais du Tout, du grand Tout universel.
Satan n'a pas prévu cela, qu'on ne pouvait l'apaiser avec aucune créature.
Ce qu'il n'a pu, je ne sais quoi dont on ne sait pas le nom, le fait. A ce désir immense, profond, vaste comme une mer, elle succombe, elle sommeille. En ce moment, sans souvenir, sans haine ni pensée de vengeance, innocente, malgré elle, elle dort sur la prairie, tout comme une autre aurait fait, la brebis ou la colombe, détendue, épanouie,—je n'ose dire, amoureuse.
Elle a dormi, elle a rêvé... Le beau rêve! Et comment le dire? C'est que le monstre merveilleux de la vie universelle, chez elle s'était englouti; que désormais vie et mort, tout tenait dans ses entrailles, et qu'au prix de tant de douleurs elle avait conçu la Nature.