IX
SATAN MÉDECIN

La scène muette et sombre de la fiancée de Corinthe se renouvelle, à la lettre, du treizième au quinzième siècle. Dans la nuit qui dure encore, avant l'aube, les deux amants, l'homme et la nature, se retrouvent, s'embrassent avec transport, et, dans ce moment même (horreur!) ils se voient frappés d'épouvantables fléaux! On croit entendre encore l'amante dire à l'amant: «C'en est fait... Tes cheveux blanchiront demain... Je suis morte, tu mourras.»

Trois coups terribles en trois siècles. Au premier la métamorphose choquante de l'extérieur, les maladies de peau, la lèpre. Au second, le mal intérieur, bizarre stimulation nerveuse, les danses épileptiques. Tout se calme, mais le sang s'altère, l'ulcère prépare la syphilis, le fléau du quinzième siècle.

Les maladies du Moyen-âge, autant qu'on peut l'entrevoir, moins précises, avaient été surtout la faim, la langueur et la pauvreté du sang, cette étisie qu'on admire dans la sculpture de ce temps-là. Le sang était de l'eau claire; les maladies scrofuleuses devaient être universelles. Sauf le médecin arabe ou juif, chèrement payé par les rois, la médecine ne se faisait qu'à la porte des églises, au bénitier. Le dimanche, après l'office, il y avait force malades; ils demandaient des secours, et on leur donnait des mots: «Vous avez péché, et Dieu vous afflige. Remerciez; c'est autant de moins sur les peines de l'autre vie. Résignez-vous, souffrez, mourez. L'Église a ses prières des morts.» Faibles, languissants, sans espoir, ni envie de vivre, ils suivaient très bien ce conseil et laissaient aller la vie.

Fatal découragement, misérable état qui dut indéfiniment prolonger ces âges de plomb, et leur fermer le progrès. Le pis, c'est de se résigner si aisément, d'accepter la mort si docilement, de ne pouvoir rien, ne désirer rien. Mieux valait la nouvelle époque, cette fin du Moyen-âge, qui, au prix d'atroces douleurs, nous donne le premier moyen de rentrer dans l'activité: la résurrection du désir.

Quelques Arabes prétendent que l'immense éruption des maladies de la peau qui signale le treizième siècle, fut l'effet des stimulants par lesquels on cherchait alors à réveiller, raviver, les défaillances de l'amour. Nul doute que les épices brûlantes, apportées d'Orient, n'y aient été pour quelque chose. La distillation naissante et certaines boisons fermentées purent aussi avoir action.

Mais une grande fermentation, bien plus générale, se faisait. Dans l'aigre combat intérieur de deux mondes et de deux esprits, un tiers survit qui les fit taire. La foi pâlissante, la raison naissante disputaient: entre les deux, quelqu'un se saisit de l'homme. Qui? l'Esprit impur, furieux, des âcres désirs, leur bouillonnement cruel.

N'ayant nul épanchement, ni les jouissances du corps, ni le libre jet de l'esprit, la sève de la vie refoulée se corrompit elle-même. Sans lumière, sans voix, sans parole, elle parla en douleurs, en sinistres efflorescences. Une chose terrible et nouvelle advient alors: le désir ajourné, sans remise, se voit arrêté par un cruel enchantement, une atroce métamorphose[31]. L'amour avançait, aveugle, les bras ouverts... Il recule, frémit; mais il a beau fuir; la furie du sang persiste, la chair se dévore elle-même en titillations cuisantes, et plus cuisant au dedans sévit le charbon de feu, irrité par le désespoir.

Quel remède l'Europe chrétienne trouve-t-elle à ce double mal? La mort, la captivité: rien de plus. Quand le célibat amer, l'amour sans espoir, la passion aiguë, irritée, t'amène à l'état morbide; quand ton sang se décompose, descends dans un in-pace, ou fais ta hutte au désert. Tu vivras la clochette en mains pour que l'on fuie devant toi. «Nul être humain ne doit te voir: tu n'auras nulle consolation. Si tu approches, la mort!»