C'était comme un premier pas, un acheminement vers l'épilepsie. Si cette génération de malades n'eût été guérie, elle en eût produit une autre décidément épileptique. Effroyable perspective! L'Europe couverte de fous, de furieux, d'idiots! On ne dit point comment ce mal fut traité, et s'arrêta. Le remède qu'on recommandait, l'expédient de tomber sur ces danseurs à coups de pieds et de poings, était infiniment propre à aggraver l'agitation et la faire aboutir à l'épilepsie véritable. Il y eut, sans nul doute, un autre remède, dont on ne voulut pas parler. Dans le temps où la sorcellerie prend son grand essor, l'immense emploi des Solanées, surtout de la belladone, généralisa le médicament qui combat ces affections. Aux grandes réunions populaires du sabbat dont nous parlerons, l'herbe aux sorcières, mêlée à l'hydromel, à la bière, aussi au cidre[38], au poiré (les puissantes boissons de l'Ouest), mettait la foule en danse, une danse luxurieuse, mais point du tout épileptique.
Mais la grande révolution que font les sorcières, le plus grand pas à rebours contre l'esprit du Moyen-âge, c'est ce qu'on pourrait appeler la réhabilitation du ventre et des fonctions digestives. Elles professèrent hardiment: «Rien d'impur et rien d'immonde.» L'étude de la matière fut dès lors illimitée, affranchie. La médecine fut possible.
Qu'elles aient fort abusé du principe, on ne le nie pas. Il n'est pas moins évident. Rien d'impur que le mal moral. Toute chose physique est pure; nulle ne peut être éloignée du regard et de l'étude, interdite par un vain spiritualisme, encore moins par un sot dégoût.
Là surtout le Moyen-âge s'était montré dans son vrai caractère, l'Anti-Nature, faisant dans l'unité de l'être des distinctions, des castes, des classes hiérarchiques. Non seulement l'esprit est noble, selon lui, le corps non noble,—mais il y a des parties du corps qui sont nobles, et d'autres non, roturières apparemment.—De même, le ciel est noble, et l'abîme ne l'est pas. Pourquoi? «C'est que le ciel est haut.» Mais le ciel n'est ni haut ni bas. Il est dessus et dessous. L'abîme, qu'est-ce? Rien du tout.—Même sottise sur le monde, et le petit monde de l'homme.
Celui-ci est d'une pièce; tout y est solidaire de tout. Si le ventre est le serviteur du cerveau et le nourrit, le cerveau, aidant sans cesse à lui préparer le suc de digestion[39], ne travaille pas moins pour lui.
Les injures ne manquèrent pas. On appela les sorcières sales, indécentes, impudiques, immorales. Cependant leurs premiers pas dans cette voie furent, on peut le dire, une heureuse révolution dans ce qui est le plus moral, la bonté, la charité. Par une perversion d'idées monstrueuses, le Moyen-âge envisageait la chair, en son représentant (maudit depuis Ève), la Femme, comme impure. La Vierge, exaltée comme vierge, plus que comme Notre-Dame, loin de relever la femme réelle, l'avait abaissée en mettant l'homme sur la voie d'une scolastique de pureté où l'on allait enchérissant dans le subtil et le faux.
La femme même avait fini par partager l'odieux préjugé et se croire immonde. Elle se cachait pour accoucher. Elle rougissait d'aimer et de donner le bonheur. Elle, généralement si sobre, en comparaison de l'homme, elle qui n'est presque partout qu'herbivore et frugivore, qui donne si peu à la nature, qui, par un régime lacté, végétal, a la pureté de ces innocentes tribus, elle demandait presque pardon d'être, de vivre, d'accomplir les conditions de la vie. Humble martyre de la pudeur, elle s'imposait des supplices, jusqu'à vouloir dissimuler, annuler, supprimer presque ce ventre adoré, trois fois saint, d'où le dieu homme naît, renaît éternellement.
La médecine du Moyen-âge s'occupe uniquement de l'être supérieur et pur (c'est l'homme), qui seul peut devenir prêtre, et seul à l'autel fait Dieu.
Elle s'occupe des bestiaux; c'est par eux que l'on commence. Pense-t-on aux enfants? Rarement. Mais à la femme? Jamais.
Les romans d'alors, avec leurs subtilités, représentent le contraire du monde. Hors des cours, du noble adultère, le grand sujet de ces romans, la femme est partout la pauvre Grisélidis, née pour épuiser la douleur, souvent battue, soignée jamais.