Il ne faut pas moins que le Diable, ancien allié de la femme, son confident du Paradis, il ne faut pas moins que cette sorcière, ce monstre qui fait tout à rebours, à l'envers du monde sacré, pour s'occuper de la femme, pour fouler aux pieds les usages, et la soigner malgré elle. La pauvre créature s'estimait si peu!... Elle reculait, rougissait, ne voulait rien dire. La sorcière, adroite et maligne, devina et pénétra. Elle sut enfin la faire parler, tira d'elle son petit secret, vainquit ses refus, ses hésitations de pudeur et d'humilité. Plutôt que de subir telle chose, elle aimait mieux presque mourir. La barbare sorcière la fit vivre.
X
CHARMES.—PHILTRES
Qu'on ne se hâte pas de conclure du chapitre précédent que j'entreprends de blanchir, d'innocenter sans réserve, la sombre fiancée du Diable. Si elle fit souvent du bien, elle put faire beaucoup de mal. Nulle grande puissance qui n'abuse. Et celle-ci eut trois siècles où elle régna vraiment dans l'entr'acte des deux mondes, l'ancien mourant et le nouveau ayant peine à commencer. L'Église, qui retrouvera quelque force (au moins de combat) dans les luttes du seizième siècle, au quatorzième est dans la boue. Lisez le portrait véridique qu'en fait Clémengis. La noblesse, si fièrement parée des armures nouvelles, d'autant plus lourdement tombe à Crécy, Poitiers, Azincourt. Tous les nobles à la fin prisonniers en Angleterre! Quel sujet de dérision! Bourgeois et paysans même s'en moquent, haussent les épaules. L'absence générale des seigneurs n'encouragea pas peu, je pense, les réunions du Sabbat, qui toujours avaient eu lieu, mais purent alors devenir d'immenses fêtes populaires.
Quelle puissance que celle de la bien-aimée de Satan, qui guérit, prédit, devine, évoque les âmes des morts, qui peut vous jeter un sort, vous changer en lièvre, en loup, vous faire trouver un trésor, et, bien plus, vous faire aimer!... Épouvantable pouvoir qui réunit tous les autres! Comment une âme violente, le plus souvent ulcérée, parfois devenue très perverse, n'en eût-elle pas usé pour la haine et pour la vengeance, et parfois pour un plaisir de malice ou d'impureté?
Tout ce qu'on disait jadis au confesseur, on le lui dit. Non seulement les péchés qu'on a faits, mais ceux qu'on veut faire. Elle tient chacun par son secret honteux, l'aveu des plus fangeux désirs. On lui confie à la fois les maux physiques et ceux de l'âme, les concupiscences ardentes d'un sang âcre et enflammé, envies pressantes, furieuses, fines aiguilles dont on est piqué, repiqué.
Tous y viennent. On n'a pas honte avec elle. On dit crûment. On lui demande la vie, on lui demande la mort, des remèdes, des poisons. Elle y vient, la fille en pleurs, demander un avortement. Elle y vient, la belle-mère (texte ordinaire au Moyen-âge) dire que l'enfant du premier lit mange beaucoup et vit longtemps. Elle y vient, la triste épouse accablée chaque année d'enfants qui ne naissent que pour mourir. Elle implore sa compassion, apprend à glacer le plaisir au moment, le rendre infécond. Voici, au contraire, un jeune homme qui achèterait à tout prix le breuvage ardent qui peut troubler le cœur d'une haute dame, lui faire oublier les distances, regarder son petit page.
Le mariage de ces temps n'a que deux types et deux formes, toutes deux extrêmes, excessives.
L'orgueilleuse héritière des fiefs, qui apporte un trône ou un grand domaine, une Éléonore de Guyenne, aura, sous les yeux du mari, sa cour d'amants, se contraindra fort peu. Laissons les romans, les poèmes. Regardons la réalité dans son terrible progrès jusqu'aux effrénées fureurs des filles de Philippe-le-Bel, de la cruelle Isabelle, qui, par la main de ses amants, empala Édouard II. L'insolence de la femme féodale éclate diaboliquement dans le triomphal bonnet aux deux cornes et autres modes effrontées.
Mais, dans ce siècle où les classes commencent à se mêler un peu, la femme de race inférieure, épousée par un baron, doit craindre les plus dures épreuves. C'est ce que dit l'histoire, vraie et réelle, de Grisélidis, l'humble, la douce, la patiente. Le conte, je crois très sérieux, historique, de Barbe-Bleue, en est la forme populaire. L'épouse, qu'il tue et remplace si souvent, ne peut être que sa vassale. Il compterait bien autrement avec la fille ou la sœur d'un baron qui pût la venger. Si cette conjecture spécieuse ne me trompe pas, on doit croire que ce conte est du quatorzième siècle et non des siècles précédents, où le seigneur n'eût pas daigné prendre femme au-dessous de lui.