C'est la singularité de ce siècle que la Femme, fort peu affranchie, y règne cependant, et de cent façons violentes. Elle hérite des fiefs alors; elle apporte des royaumes au roi. Elle trône ici-bas, et encore plus au ciel. Marie a supplanté Jésus. Saint François et saint Dominique ont vu dans son sein les trois mondes. Dans l'immensité de la Grâce, elle noie le péché; que dis-je? aide à pécher. (Lire la légende de la religieuse dont la Vierge tient la place au chœur, pendant qu'elle va voir son amant).
Au plus haut, au plus bas, la Femme.—Béatrix est au ciel, au milieu des étoiles, pendant que Jean de Meung, au Roman de la Rose, prêche la communauté des femmes.—Pure, souillée, la Femme est partout. On en peut dire ce que dit de Dieu Raimond Lulle: «Quelle part est-ce du monde?—Le Tout.»
Mais au ciel, mais en poésie, la Femme célébrée, ce n'est pas la féconde mère, parée de ses enfants. C'est la Vierge, c'est Béatrix stérile, et qui meurt jeune.
Une belle demoiselle anglaise passa, dit-on, en France vers 1300, pour prêcher la rédemption des femmes. Elle-même s'en croyait le Messie.
La Messe noire, dans son premier aspect, semblerait être cette rédemption d'Ève, maudite par le christianisme. La femme au sabbat remplit tout. Elle est le sacerdoce, elle est l'autel, elle est l'hostie, dont tout le peuple communie. Au fond, n'est-elle pas le Dieu même?
Il y a là bien des choses populaires, et pourtant tout n'est pas du peuple. Le paysan n'estime que la force; il fait peu de cas de la Femme. On ne le voit que trop dans toutes nos vieilles Coutumes (Voy. mes Origines). Il n'aurait pas donné à la Femme la place dominante qu'elle a ici. C'est elle qui la prend d'elle-même.
Je croirais volontiers que le Sabbat, dans la forme d'alors, fut l'œuvre de la Femme, d'une femme désespérée, telle que la sorcière l'est alors. Elle voit, au quatorzième siècle, s'ouvrir devant elle son horrible carrière de supplices, trois cents, quatre cents ans illuminés par les bûchers! Dès 1300, sa médecine est jugée maléfice, ses remèdes sont punis comme des poisons. L'innocent sortilège par lequel les lépreux croyaient alors améliorer leur sort, amène le massacre de ces infortunés. Le pape Jean XXII fait écorcher vif un évêque, suspect de sorcellerie. Sous une répression si aveugle, oser peu ou oser beaucoup, c'est risquer tout autant. L'audace croît par le danger même. La sorcière peut hasarder tout.
Fraternité humaine, défi au ciel chrétien, culte dénaturé du dieu nature,—c'est le sens de la Messe noire.
L'autel était dressé au grand serf Révolté, Celui à qui on a fait tort, le vieux Proscrit, injustement chassé du ciel, «l'Esprit qui a créé la terre, le Maître qui fait germer les plantes». C'est sous ces titres que l'honoraient les Lucifériens, ses adorateurs, et (selon une opinion vraisemblable), les chevaliers du Temple.
Le grand miracle, en ces temps misérables, c'est qu'on trouvait pour la cène nocturne de la fraternité ce qu'on n'eût pas trouvé le jour. La sorcière, non sans danger, faisait contribuer les plus aisés, recueillait leurs offrandes. La charité, sous forme satanique, étant crime et conspiration, étant une forme de révolte, avait grande puissance. On se volait le jour son repas pour le repas commun du soir.