Représentez-vous, sur une grande lande, et souvent près d'un vieux dolmen celtique à la lisière d'un bois, une scène double: d'une part, la lande bien éclairée, le grand repas du peuple;—d'autre part, vers le bois, le chœur de cette église dont le dôme est le ciel. J'appelle chœur un tertre qui domine quelque peu. Entre les deux, des feux résineux à flamme jaune et de rouges brasiers, une vapeur fantastique.
Au fond, la sorcière dressait son Satan, un grand Satan de bois, noir et velu. Par les cornes et le bouc qui était près de lui, il eût été Bacchus; mais par les attributs virils, c'était Pan et Priape. Ténébreuse figure que chacun voyait autrement; les uns n'y trouvaient que terreur; les autres étaient émus de la fierté mélancolique où semblait absorbé l'éternel Exilé[44].
Premier acte.—L'Introït magnifique que le christianisme prit à l'Antiquité (à ces cérémonies où le peuple, en longue file, circulait sous les colonnades, entrait au sanctuaire),—le vieux dieu, revenu, le reprenait pour lui. Le lavabo, de même, emprunté aux purifications païennes. Il revendiquait tout cela par droit d'antiquité.
Sa prêtresse est toujours la vieille (titre d'honneur); mais elle peut fort bien être jeune. Lancre parle d'une sorcière de dix-sept ans, jolie, horriblement cruelle.
La fiancée du Diable ne peut être un enfant: il lui faut bien trente ans, la figure de Médée, la beauté des douleurs, l'œil profond, tragique et fiévreux, avec de grands flots de serpents descendant au hasard; je parle d'un torrent de noirs, d'indomptables cheveux. Peut-être, par-dessus, la couronne de verveine, le lierre des tombes, les violettes de la mort.
«Elle fait renvoyer les enfants (jusqu'au repas). Le service commence.
«J'y entrerai, à cet autel... mais, Seigneur, sauve-moi du perfide et du violent (du prêtre, du seigneur).»
Puis vient le reniement à Jésus, l'hommage au nouveau maître, le baiser féodal, comme aux réceptions du Temple, où l'on donne tout sans réserve, pudeur, dignité, volonté,—avec cette aggravation outrageante au reniement de l'ancien Dieu, «qu'on aime mieux le dos de Satan[45]».
A lui de sacrer sa prêtresse. Le dieu de bois l'accueille comme autrefois Pan et Priape. Conformément à la forme païenne, elle se donne à lui, siège un moment sur lui, comme la Delphica au trépied d'Apollon. Elle en reçoit le souffle, l'âme, la vie, la fécondation simulée. Puis, non moins solennellement, elle se purifie. Dès lors elle est l'autel vivant.
L'Introït est fini, et le service interrompu pour le banquet. Au rebours du festin des nobles qui siègent tous l'épée au côté, ici, dans le festin des frères, pas d'armes, pas même de couteau.