Qui crée l'enfant? la mère.

Tous les hommes éminents de ce temps-ci que j'ai connus, étaient entièrement, sans réserve, les fils de leurs mères.

Il en doit être ainsi. Dans cette œuvre commune, le père mit un instant, un éclair de plaisir. La mère y met neuf mois de souffrances et d'amour, de vives joies mêlées de douleurs, pendant deux ans son lait, ses veilles et ses fatigues,—enfin y met toute sa vie.

Sont-ils un être ou deux? On pourrait en douter. Elle le fait, refait d'elle-même (dans la transformation rapide qui nous renouvelle sans cesse), et elle est bien des fois sa mère. Il est, de fond en comble, constitué de sa substance. En elle, il a sa vraie nature, son état le plus doux de béatitude profonde, de paradis. C'est bien là qu'il est Dieu.

La crise la plus dure de sa vie sera d'en sortir, de tomber dans le froid, l'impitoyable monde. Son instinct naturel serait d'y revenir, de retourner à l'unité. Mais ici la nature s'oppose à la nature. Arraché de son sein, détaché par le fer, il lui faut s'en aller. Dure et cruelle séparation!

Cependant on peut dire que, tant qu'il fut en elle, ne s'en distinguant pas, il put à peine aimer. Il faut être deux pour s'unir, pour tendre l'un vers l'autre. Et l'amour c'est un paradis par delà le paradis même.

D'elle à lui, le sang circulait. Mais ni elle ni lui n'avaient encore l'ineffable émotion que donne l'allaitement. Impression si forte, si puissante sur le nourrisson que pour toute la vie elle lui reste. Tel il est dans les bras de la femme et à sa mamelle, tel il sera, gai et serein; ou (s'il en est privé) farouche, d'humeur âpre, irritable, regrettant quelque chose qu'il ne sait plus lui-même. Et quoi? Cette heure adorable et bénie.

Bakewell, l'habile éleveur, qui montra comme on crée des races, laissait à ses jeunes taureaux dans une heureuse plénitude tout le temps de l'allaitement. Un an entier ils possédaient leur mère. Ils ne l'oubliaient pas. Ils restaient pour leur père Bakewell doux et reconnaissants. Ils lui léchaient les mains.

De grands médecins allemands assurent qu'un nourrisson humain qui n'a pas ce bonheur, que l'on nourrit au biberon, en reste pour la vie sérieux, ne rit presque jamais.

Le sourire maternel pendant l'allaitement, le sourire de l'enfant, échangés, dit Frœbel, c'est la grande communion qui prépare toute religion, toute société humaine.