Tellement changée par l'homme, la femme le change-t-elle à son tour? Certainement, à la longue. Si l'harmonie se fait d'abord, si le mariage constitue l'unité dont vivra l'enfant, la vie de la femme au foyer, tout le réseau des habitudes dont l'homme est enlacé par elle, lui créent un ascendant profond, qui compense et dépasse même l'effet de la transformation qu'elle a subie au début.

Tout cela donne au mariage une constitution, une force prodigieuse. Physiquement, il est immuable et indélébile. Chose divine si l'on aime, mais terrible si l'on hait!... Combien l'homme, favorisé à ce point par la nature, imposé à un jeune être (qui arrive au mariage généralement plus pur), doit vouloir en être digne, lui faire à force de tendresse accepter la fatalité! Il faut par tous les moyens, tous les sacrifices possibles, faire que cette loi de nature, voulue et non pas subie, soit le bonheur de l'union et la profonde joie de l'amour[114].

Les plus dociles, les plus silencieuses ne sont pas toujours celles qui acceptent le mieux la loi de l'unité. Sous leur résignation, elles peuvent couver l'infini du roman. C'est le cas parfois de l'Anglaise. La Française au contraire, qui met tout en dehors, qui contredit très haut, souvent en elle-même est plus assimilée qu'elle n'aime à le paraître. Sa vive personnalité, qu'on croirait un obstacle, impose l'heureuse condition de conquérir la volonté, de rendre le mariage réel par une intime union d'âme. Union progressive que l'association, la coopération ou d'affaires ou d'idées peut augmenter toujours, et d'âge en âge, de sorte que le temps, qu'on croit si faussement l'ennemi de l'amour, le consolide et le resserre. Dans le commerce, dans la vie de campagne, l'exploitation rurale, dans l'art et dans l'étude, je vois cet idéal réalisé fort simplement et sans difficulté par l'action commune où la femme concourt avec grande énergie.

Mais l'objet naturel de son activité, c'est l'enfant et l'éducation. C'est le réel, c'est le roman tout à la fois. C'est le second amour, peut-être nécessaire dans la vie monotone. Mettons-lui dans les bras cet amant, ce petit mari qui ne fait pas tort au premier, l'y reporte sans cesse.

Il lui faudra le cœur, et si elle a eu trop (dans sa première jeunesse) de verte sève, un peu virile, si elle fut d'abord trop armée, le bonheur peu à peu la désarmant, l'adoucissant, la rendant cent fois plus charmante, elle se remettra tout à vous, pour être l'enfant elle-même.

CHAPITRE II
La mère.—Le paradis maternel.—L'enfant naît créateur.

Qu'il faut de temps pour voir les choses les plus simples que la nature même indiquait! Hier à peine enfin on a fait cette découverte: «La mère doit élever l'enfant.»

Le Moyen-âge, qui regarde la femme comme l'origine du péché et de l'universelle damnation, est loin de confier l'homme à celle qui l'a perdu. Pour mieux nier son droit sur l'enfant, les Pères, les docteurs dans leur scolastique ignorante, supposent que le père seul engendre sans qu'elle y soit pour rien. Ils la font inerte et passive. Ils la nomment, du nom qui l'avilit le plus, le vase de faiblesse (vas infirmius). Ils appellent la mère (impies! leur mère!) immonde, lui reprochent leur naissance comme un péché. L'enfant qu'elle alimente presque un an de son sang et deux ans de son lait, ne la regarde point. Aussitôt qu'on le peut, la faible créature, si fragile, est remise aux mains rudes des hommes. Barbares et grotesques nourrices! c'est à eux de bercer l'enfant.

On voit là que l'absurde a sa fécondité. Du dogme injuste et faux, et de la dure légende, descend logiquement cette pratique, impie, insultante à la femme et meurtrière pour l'homme. Car sans la mère l'enfant ne vivra pas.

Détournons nos regards du funeste passé! Écoutons bien plutôt celle qui est un présent éternel, qui ne varie pas, la Nature.