L'état divin n'a-t-il pas ses périls? La mère, si elle suit sa tendance, fondra dans les molles tendresses, dans l'excès de l'adoration. Et lui, de son côté, qui n'a pas un atome qui ne soit d'elle, il a son but en elle, gravite incessamment vers elle. Les objets extérieurs le repoussent et résistent. Mais elle, elle est si douce! Il se rejette à elle d'autant plus, dans ses tendres embrassements, à ses genoux, à sa bouche, à son sein. Elle est son Ève, une Ève toute séduite et gagnée d'avance, qui lui dit d'être sage, et qui l'est moins que lui.
Elle est et sa nature et son surnaturel. Nous oublions trop ce qu'il fut, tout rêve, toute imagination. Pour lui tout est miracle, enfantine poésie. Puissance énorme et énormément forte par la faiblesse même des autres qui ne sont pas encore. Eh bien! c'est la mère seule qui l'occupe, cette puissance. Que doit-il éprouver quand, de son petit lit, il regarde, la suit de l'œil, et voit aller, venir, pour lui, toujours pour lui, cette adorable fée? Que son petit cœur est plein d'elle! dans quel enchantement étrange! Si jamais sur la terre il y eut religion, c'est bien ici, et à un tel degré que rien, rien de pareil ne reviendra jamais.
Elle ne peut pas s'en défendre. Ce n'est pas sa faute. Elle est Dieu. N'en rougis pas, ma chère, et ne t'humilie pas. Il faut bien qu'il en soit ainsi. C'est énorme, excessif. Mais que faire? c'est notre salut. Nous commençons par là, par une idolâtrie, un profond fétichisme de la femme. Et par elle nous atteignons le monde.
Le sublime de la situation serait qu'elle tâchât d'être moins Dieu, que l'amour limitât l'amour, que la mère de bonne grâce acceptât sa rivale, l'autre mère, la Nature. Mais quel pénible effort! combien il lui est dur de ne plus être sa seule nourrice, son unique aliment, que la terre, que les arbres, les fruits, se mettent à l'allaiter!... Oh! là, elle est jalouse, et pleure.
Elle espérait toujours être son camarade. Et pour gagner cela, que n'eût-elle pas fait! Elle cédait en tout, voulait être gentille, et plus enfant que lui. Mais voici qu'un matin (elle est bien étonnée), certain esprit le pousse; seul, sérieux, muet, ou bien parlant à demi voix, il s'en va, il commence dans quelque coin une œuvre à lui, veut arranger je ne sais quoi. Il prend du sable ou de la terre, et procède précisément comme tout peuple sauvage ou barbare: il entasse, il construit sa petite montagne, son tumulus. Mais on l'a découvert. «Oh! le petit vilain!» Vrai crime. Il a voulu être homme.
S'il y avait quelques petites pierres qu'on pût dresser, il eût fait davantage, un cairn, ou un dolmen, comme firent les Gaulois, ses aïeux. L'architecture celtique, pélasgique, lui est naturelle, une pierre bien posée sur deux autres, selon son tour d'esprit, c'est sa maison à lui, ou sa petite table. Il y met deux cerises. Il invite sa sœur. Il pratique l'hospitalité.
L'instinct du castor est dans l'homme; s'il peut, il creuse une rigole, y met de l'eau, il l'y fait circuler, il fait un barrage, une digue. Ce génie d'hydraulique étonne et indigne la mère. On ne pourra jamais l'avoir net, que deviendrons-nous?
Voici qui est bien pis, s'il est un peu plus grand, si sa main s'affermit, dans l'épaisse poussière il se trace un bonhomme (pas reconnaissable, n'importe). S'il est sûr d'être seul, il mouillera du sable, pétrira de la terre, bâclera quelque chose d'informe, et se dira: «C'est un chien, un mouton.»
De manière ou d'autre, il échappe. Il veut être et agir. Très difficilement on le tient dans le doux état de momie, convenable et décent, l'état d'innocence imbécile qui ne ferait que jaser, répéter.
Il faut en prendre son parti. S'il naît ouvrier ou maçon, qu'y faire? habillons-le pour cela, ou bien mettons-lui sous la main des matériaux simples, commodes, qui ne soient pas fugaces comme le sable et qui lui donnent la satisfaction de contempler ses résultats. Avec quelques petits carrés de bois, en forme de briques, il peut bâtir, édifier, faire des maisons, des ponts, des meubles, etc. J'ai sous les yeux un nourrisson qui a à peine dix-huit mois, et qui, dès qu'il a pu dresser deux des petits morceaux de bois, saisi de bonheur, joint les mains, admire, visiblement se dit en créateur: «Cela est bien.» Un autre, de deux ans et demi, plus fort dans cette architecture, appelle sa sœur à témoigner de son talent; il dit: «C'est petit qui l'a fait!»