L'enfant le plus souvent est puni, caressé, bien moins pour ce qu'il fait que pour des motifs extérieurs qu'il ignore. Tel état de santé, tel jour du mois, tel mécontentement, bien souvent font pleuvoir une averse de coups.

Le temps va lentement. C'est bien tard, en ce siècle, que deux peuples souffrants se sont manifestés. Celui des femmes a fait entendre de légitimes plaintes, et celui des enfants? à peine un gémissement. On a commencé d'entrevoir qu'envers ce petit monde nous ne sommes point justes du tout, nous n'observons jamais les vrais milieux de la justice. Nous nous satisfaisons sans mesure aux deux sens, dans l'amour ou dans la colère. On les étouffe d'embrassements ou bien on les écrase. Ils pleurent, ne savent ou n'osent dire. C'est par un cas étrange et de précocité et de mémoire fidèle, qu'un livre récemment a été écrit là-dessus. Dans quel ménagement, quel excès de respect! dans quelle attention pour s'accuser soi-même, pour voiler tels détails, faire deviner plutôt que dire et expliquer!... N'importe! D'autant plus pénétrant a monté de l'abîme ce premier, ce faible soupir.

Les femmes vivent avec les enfants, et elles les observent si peu qu'elles ignorent encore une chose terrible: c'est que, malgré l'apparente légèreté de l'âge, c'est celui où souvent on voit le profond désespoir, le violent désir de la mort. Pourquoi? c'est que, bien plus que nous, l'enfant à sa souffrance attache l'accablante idée d'une durée infinie. La vie nous apprend peu à peu que tout change, que rien ne dure, ni le bien ni le mal, qu'il ne faut point désespérer. L'enfant ne le sait pas encore, croit, s'il est misérable, qu'il le sera sans fin.

La vraie désolation existe pour l'enfant quand c'est sa providence, sa protection naturelle, sa mère elle-même qui l'accable. Les très petits, frappés par elle, se jettent à elle, se réfugient en elle, dans son giron et sous la main qui frappe. L'enfant, un peu plus grand, manifestement sent l'horreur d'une chose tellement contre nature. Il crie bien moins des coups que de cette chose monstrueuse. Comme elle est Dieu pour lui, et sa vie, et son tout, il est alors sans Dieu, abandonné de tout, hors des conditions de la vie.

«N'exagérez-vous pas?» Certainement l'enfant ne peut analyser, exprimer tout cela, comme on le fait ici. Cependant les suicides d'enfants ne sont pas rares. Les journaux en témoignent. Mais, non réalisés, ces pensées, ces désirs n'en sont pas moins terribles à observer. Pour la première fois, ils ont été écrits, tracés fidèlement (1866). Que les parents y songent. Dans un âge très tendre où l'on croit que tout glisse, l'âme est entière déjà; l'imagination même, infiniment plus vive qu'elle ne l'est chez nous, parfois centuple les douleurs.

CHAPITRE IV
Le foyer ébranlé.—Grand danger de l'enfant.

L'enfant est né de l'unité. Son danger capital, c'est que l'unité ne se rompe, que, ses parents se refroidissant l'un pour l'autre, le mariage ne soit plus qu'apparence, un divorce décent.

On oublie trop, en parlant de l'enfant, qu'il n'est point un être isolé. C'est un fruit sur un arbre (la famille). Et si cet arbre sèche, le fruit sèche, et peut-être meurt.

Notre race, entre toutes, électrique et nerveuse, avec ce don brillant, a un défaut fatal, la mobile imagination. Souvent bien peu de temps après le mariage les époux deviennent distraits. Sans s'écarter beaucoup, ils regardent ailleurs, ils courent un peu le monde. Si la dame n'allaite, cela se voit bientôt. Ou, peu après l'allaitement, elle se dédommage de sa servitude, prend son vol, veut l'amusement. Elle a vingt-deux ans, je suppose, et elle est dans sa haute fleur. On l'admire et on la jalouse. Elle se croit, à tort, peu utile à l'enfant. Et son mari aussi, tenu un peu à part pendant l'allaitement, est sorti de ses habitudes, ne lui est pas indispensable. Aussi léger, et plus (tout au moins en paroles), il l'émancipe, et lui fait dire: «Il s'amuse... Je m'amuse aussi.»

Un homme d'esprit a fort bien dit: «Entre l'amour de nouveauté, et l'amour d'habitude que ramène le temps, il y a un entr'acte, une lacune. C'est l'abîme où souvent sombre le mariage, et qu'il faudrait tâcher de combler à tout prix.»