Les Grecs auraient été bien étonnés s'ils avaient su que nos enfants sont élevés ensemble, que nos garçons ont si longtemps l'éducation des filles. Ils y perdent. Les exercices violents qui pourraient préparer le héros du travail, ne vont nullement à la fille, et il serait stupide de les exiger d'elle. À lui la force, à elle l'harmonie. Justement parce que, à eux deux, ils feront un tout, ils doivent développer des aptitudes différentes. Ils ne se conviendront que mieux.

Aujourd'hui bien plus qu'autrefois nous gardons nos enfants avec nous. Nous ne les abandonnons plus à des domestiques vicieux. Mais si nous le sommes nous-mêmes?

Même dans une famille sans vice, telle habitude des parents, innocente pour eux, utile, nécessaire à leur âge, est funeste à l'enfant, est un vice pour lui.

Le travailleur anglais qui emploie fortement la très longue journée, se relève le soir par une puissante nourriture qui n'est pour lui que suffisante, et qui déjà est trop pour la femme inactive. C'est bien pis pour l'enfant. Il grandit, il est vrai, beaucoup, et il prend un éclat, une pléthore sanguine qui le rend admirable, vraie fleur de sang. Mais ce n'est pas la force. Et il a pris déjà une fatale éducation d'intempérance qui, augmentant toujours, donne à cette race effarée un demi-alibi.

Nos Français généralement (surtout ceux du Midi) sont plus sobres, mais peu sobres de langue. Ils parlent étourdiment devant l'enfant. Le père ou les amis racontent les scandales du jour en mots couverts à peine que l'enfant comprend à merveille. Mille riens aussi, des choses vaines, qui, sans être mauvaises, le font léger, frivole, un petit homme blasé.

À la maison encore, on se contient un peu. Mais dans les lieux d'amusements, aux eaux, aux bains de mer, tout est lâché. L'homme et la femme suivent leurs goûts, sans se gêner. L'enfant profite étonnamment en mal. Dans ce grand abandon au plaisir personnel, ils sont faibles pour lui. Il faut bien qu'il jouisse aussi. Tout ce qu'il veut, il l'a. «Pauvre petit! Comment lui refuser ce que nous nous donnons? vin, café? et le reste?» Avec ce régime irritant, fort peu de surveillance, les jeux des filles et des garçons, la précocité prend l'essor. Les sens s'éveillent et sans retour. Essayez donc demain de revenir à l'ordre. Votre éducation de famille, au fond, est finie, perdue. Vous ne regagnez rien par la sévérité.

Ce gouvernement de la Grâce, tel qu'on le voit dans la famille, et qu'on croit le plus doux, est souvent (vu de près) tour à tour mou et violent. La mère, tendre souvent, n'en est pas moins colère. Parfois l'amour d'un fils la rend dure pour la fille. Presque toujours le favori a son contraste, la victime, le souffre-douleur.

Le dogme de la Grâce, d'arbitraire infini, sans justice et sans loi, est réfléchi ici dans la famille. Au foyer, comme au ciel, il y a les élus, favoris de la Grâce, les préférés sans cause. «Dieu, avant leur naissance, aima Jacob, et haït Esaü.» Trop souvent la mère est de même. Les élus de l'amour sont ceux qui plient le plus, les mous, faibles et lâches. Les plus vifs, les plus énergiques, deviennent les élus de la haine, sur lesquels toujours on est prêt à frapper.

Parfois aussi, pourtant, ces cruautés sont des effets de l'amour même. Son élan tyrannique pour avoir l'enfant tout entier à soi et l'absorber, rencontrant un obstacle dans une nature forte, s'indigne, et sans transition passe à la fureur, à la haine. Mais la mère doit le plus souvent s'accuser seule. Sa fréquente colère rend l'enfant colérique. L'imprudence qu'elle a de le gorger, de le crever, de lui donner du vin, etc., crée précisément les orages qu'on réprime si durement. Le même enfant nourri autrement serait calme et doux.

Le 12 mars 1868, dans une rue voisine de l'École de Médecine, je passais devant la boutique d'une fruitière-charbonnière. Je vis une belle femme, forte et fraîche, assez rouge, qui frappait sur la tête une gentille petite fille de sept à huit ans à peu près. Quoique saisi, je sus me contenir: je dis seulement: «Ah! madame...» Elle parut un peu honteuse, et semblait s'excuser. L'instrument était un très fort martinet, à sept cordes, sept nœuds, qui eût pu assommer. L'enfant ne pleura pas, traversa la rue vivement, alla donner la main à deux bons charbonniers (son père, son oncle apparemment), qui la recueillirent sagement, la consolèrent, sans l'embrasser pourtant, ce qui eût irrité la mère. Mon cœur avait passé la rue avec l'enfant. Ces deux hommes me plurent extrêmement. Fort propres (c'était le dimanche), ils avaient l'air doux, calme, des véritables travailleurs. S'ils avertirent la mère, ce fut le soir, et non devant l'enfant. Le père était un homme de trente-cinq ans peut-être, pâle et plus délicat qu'il ne faudrait pour ce métier. Elle, rouge au contraire et forte dans sa vie sans fatigue, assise, visiblement n'avait que trop de sang.