Les casuistes en disent autant à la mère, et on ne peut les en blâmer. La science aujourd'hui nous démontre ce que l'on ignorait, que, sous plusieurs rapports, l'enfant presque en naissant est homme. S'il n'en a la puissance, il en a des instincts, comme des rêves de vague sensualité. Déjà parfait, complet pour l'organisation nerveuse, et n'ayant guère encore ce qui fait équilibre (les muscles et la force, l'élément résistant), il est inharmonique, vibrant à tout, le vrai jouet des nerfs. Précocité dangereuse et terrible, très souvent meurtrière, que l'on doit trembler d'éveiller.
Cela est moins frappant dans les races du Nord, mais effrayant chez nous. Un médecin (cité par M. Dupanloup) a vu des nourrissons amoureux au berceau. L'étincelle nerveuse éclate ici avec la vie. C'est un don supérieur de nos Français, qui peut être fatal. Souvent l'enfant en meurt. Souvent il sèche et s'atrophie.
Il ne faut pas nier sottement tout cela, en détourner les yeux. Il faut opposer un régime attentif, sobre, simple, certaine gymnastique élémentaire. (Voy. Frœbel.) Fortifiant les muscles, amenant l'équilibre, elle diminue d'autant l'excessive sensibilité.
Mais tout cela serait fort inutile si la mère elle-même n'était prudente et (faut-il le dire?) un peu froide, n'éludait cet instinct (attendrissant et dangereux) qui reporte l'enfant toujours vers elle, lui fait solliciter ses caresses, le fait tourner incessamment autour d'elle, et l'observer même avec une attention, une pénétration, dont son âge semble peu capable.
Elle est pour lui la vie. Et il veut voir sans cesse comme elle vit, la suit partout curieusement. Elle en rit, s'en défend trop peu.
Presque toujours il est jaloux. Même le plus petit semble dire: «Elle est à moi.» Il écarte ses frères, son père qui voudraient l'embrasser.
À moitié endormi on le couche; mais le lit froid l'a réveillé, et il suit de son mieux la conversation des parents. C'est de lui que l'on parle. La mère raconte, souriante, au père, absent le jour, ses jeux, ses gentillesses: comme il a déjà de l'esprit! Tous deux en sont émus. Et cela les rapproche. La mère dit au petit: «Dors-tu?» Oh! il n'a garde de répondre. On continue doucement à voix basse. La fine oreille n'en perd rien. Les attendrissements de sa mère surtout le préoccupent. Quand, après un dernier regard dans le berceau, et la lumière éteinte, elle est couchée et ne dort pas: «Qu'a donc maman? dit-il. Est-ce qu'elle souffre?... Oh! non!» Mais il n'en est pas moins inquiet et curieux.
Le père, en France, est admirable. Travailleur fatigué, il ne se lève pas moins, si l'enfant crie, il le promène. Mais trop souvent pour éviter cela, lui garder le sommeil, elle couche seule et met l'enfant près d'elle. Chose assez dangereuse au très petit qui peut être étouffé. Il grandit, et pourtant elle le garde par faiblesse. Il lui coûte de s'en séparer. C'est l'hiver; seul il aurait froid. Et il lui semble aussi qu'il est en sûreté avec elle, plus que près d'une domestique. Sans son enfant, dont elle a l'habitude, elle est troublée, ne peut dormir.
En réalité pour tous deux un lien magnétique se fait de plus en plus, et ne se rompra qu'à grand'peine. Le déchirement devient presque impossible. La faible mère ignore combien elle lui nuit. En le gardant d'autres dangers, elle ne lui sauve point le grand danger, l'énervation.
Au même endroit cité, et d'après le même médecin, fort raisonnablement M. Dupanloup dit qu'entre petits enfants, frères et sœurs, la vie commune, si elle n'est fort surveillée, a ses dangers. L'attraction naturelle est tout à fait la même qu'au temps des patriarches, et la nature n'a pas changé. Mais il y a cette différence que dans l'Antiquité (en Perse, Égypte, Grèce) les lois autorisant le mariage entre frères et sœurs, on avait moins à craindre. S'ils s'aimaient de bonne heure, on présageait une heureuse union. Ici, j'ai vu souvent (au moins dans cinq ou six familles estimées, et d'hommes connus), j'ai vu ces attachements précoces, aveugles et excessifs, porter des fruits amers. Pour être sans espoir, ils n'en devenaient que plus forts. Toujours la même histoire, le René de Chateaubriand.