Quelle maîtresse? Sa terre.
Je ne dis pas qu'il y aille tout droit. Non, il est libre ce jour-là, il est maître d'y aller ou de n'y pas aller. N'y va-t-il pas assez tous les jours de la semaine?... Aussi il se détourne, il va ailleurs, il a affaire ailleurs... Et pourtant, il y va.
Il est vrai qu'il passait bien près; c'était une occasion. Il la regarde, mais apparemment il n'y entrera pas; qu'y ferait-il?... Et pourtant il y entre.
Du moins, il est probable qu'il n'y travaillera pas; il est endimanché; il a blouse et chemise blanches.—Rien n'empêche cependant d'ôter quelque mauvaise herbe, de rejeter cette pierre. Il y a bien encore cette souche qui gêne, mais il n'a pas sa pioche, ce sera pour demain.
Alors, il croise ses bras et s'arrête, regarde, sérieux, soucieux. Il regarde longtemps, très longtemps, et semble s'oublier. À la fin, s'il se croit observé, s'il aperçoit un passant, il s'éloigne à pas lents. À trente pas encore, il s'arrête, se retourne, et jette sur sa terre un dernier regard, regard profond et sombre; mais pour qui sait bien voir, il est tout passionné, ce regard, tout de cœur, plein de dévotion.
Si ce n'est là l'amour, à quel signe donc le reconnaîtrez-vous en ce monde? C'est lui, n'en riez point... La terre le veut ainsi, pour produire; autrement, elle ne donnerait rien, cette pauvre terre de France, sans bestiaux presque et sans engrais. Elle rapporte, parce qu'elle est aimée.
La terre de France appartient à quinze ou vingt millions de paysans qui la cultivent; la terre d'Angleterre, à une aristocratie de trente-deux mille personnes qui la font cultiver[7].
Les Anglais, n'ayant pas les mêmes racines dans le sol, émigrent où il y a profit. Ils disent le pays; nous disons la patrie[8]. Chez nous, l'homme et la terre se tiennent, et ils ne se quitteront pas; il y a entre eux légitime mariage, à la vie, à la mort. Le Français a épousé la France.
La France est une terre d'équité. Elle a généralement, en cas douteux, adjugé la terre à celui qui travaillait la terre[9]. L'Angleterre au contraire a prononcé pour le seigneur, chassé le paysan; elle n'est plus cultivée que par des ouvriers.
Grave différence morale! Que la propriété soit grande ou soit petite, elle relève le cœur. Tel qui ne se serait point respecté pour lui-même, se respecte et s'estime pour sa propriété. Ce sentiment ajoute au juste orgueil que donne à ce peuple son incomparable tradition militaire. Prenez au hasard dans cette foule un petit journalier qui possède un vingtième d'arpent, vous n'y trouverez point les sentiments du journalier, du mercenaire; c'est un propriétaire, un soldat (il l'a été, et le serait demain); son père fut de la grande armée.