La petite propriété n'est pas nouvelle en France. On se figure à tort qu'elle a été constituée dernièrement, dans une seule crise, qu'elle est un accident de la Révolution. Erreur. La Révolution trouva ce mouvement très avancé, et elle-même en sortait. En 1785, un excellent observateur, Arthur Young, s'étonne et s'effraie de voir ici la terre tellement divisée. En 1738, l'abbé de Saint-Pierre remarque qu'en France «les journaliers ont presque tous un jardin ou quelque morceau de vigne ou de terre[10].» En 1697, Boisguilbert déplore la nécessité où les petits propriétaires se sont trouvés sous Louis XIV de vendre une grande partie des biens acquis aux seizième et dix-septième siècles.

Cette grande histoire, si peu connue, offre ce caractère singulier: aux temps les plus mauvais, aux moments de pauvreté universelle où le riche même est pauvre et vend par force, alors le pauvre se trouve en état d'acheter; nul acquéreur ne se présentant, le paysan en guenilles arrive avec sa pièce d'or, et il acquiert un bout de terre.

Mystère étrange; il faut que cet homme ait un trésor caché... Et il en a un, en effet: le travail persistant, la sobriété et le jeûne. Dieu semble avoir donné pour patrimoine à cette indestructible race le don de travailler, de combattre, au besoin, sans manger, de vivre d'espérance, de gaieté courageuse.

Ces moments de désastre où le paysan a pu acquérir la terre à bon marché, ont toujours été suivis d'un élan subit de fécondité qu'on ne s'expliquait pas. Vers 1500, par exemple, quand la France épuisée par Louis XI semble achever sa ruine en Italie, la noblesse qui part est obligée de vendre; la terre, passant à de nouvelles mains, refleurit tout à coup; on travaille, on bâtit. Ce beau moment (dans le style de l'histoire monarchique) s'est appelé le bon Louis XII.

Il dure peu malheureusement. La terre est à peine remise en bon état, le fisc fond dessus; les guerres de religion arrivent qui semblent raser tout jusqu'au sol[11], misères horribles, famines atroces où les mères mangeaient leurs enfants!... Qui croirait que le pays se relève de là? Eh bien, la guerre finit à peine, de ce champ ravagé, de cette chaumière encore noire et brûlée, sort l'épargne du paysan. Il achète; en dix ans la France a changé de face; en vingt ou trente tous les biens ont doublé, triplé de valeur. Ce moment, encore baptisé d'un nom royal, s'appelle le bon Henri IV et le grand Richelieu.

Beau mouvement! quel cœur d'homme n'y prendrait part! Et pourquoi donc faut-il qu'il s'arrête toujours, et que tant d'efforts, à peine récompensés, soient presque perdus?... Ces mots: le pauvre épargne, le paysan achète, ces simples mots qu'on dit si vite, sait-on bien tout ce qu'ils contiennent de travaux et de sacrifices, de mortelles privations? La sueur vient au front, quand on observe dans le détail les accidents divers, les succès et les chutes de cette lutte obstinée; quand on voit l'invincible effort dont cet homme misérable a saisi, lâché, repris la terre de France... Comme le pauvre naufragé qui touche le rivage, s'y attache, mais toujours le flot l'emporte en mer; il s'y reprend encore, et s'y déchire, et il n'en serre pas moins le roc de ses mains sanglantes.

Le mouvement, je suis obligé de le dire, se ralentit, ou s'arrêta, vers 1650. Les nobles qui avaient vendu, trouvèrent moyen de racheter à vil prix. Au moment où nos ministres italiens, un Mazarin, un Emeri, doublaient les taxes, les nobles qui remplissaient la cour, obtinrent aisément d'être exemptés, de sorte que le fardeau doublé tomba d'aplomb sur les épaules des faibles et des pauvres qui furent bien obligés de vendre ou donner cette terre à peine acquise, et de redevenir des mercenaires, fermiers, métayers, journaliers. Par quels incroyables efforts purent-ils, à travers les guerres et les banqueroutes du grand roi, du régent, garder ou reprendre les terres que nous avons vues plus haut se trouver dans leurs mains au dix-huitième siècle, c'est ce qu'on ne peut s'expliquer.

Je prie et je supplie ceux qui nous font des lois ou les appliquent, de lire le détail de la funeste réaction de Mazarin et de Louis XIV dans les pages pleines d'indignation et de douleur où l'a consignée un grand citoyen, Pesant de Boisguilbert[12]. Puisse cette histoire les avertir, dans un moment où diverses influences travaillent à l'envi pour arrêter l'œuvre capitale de la France: l'acquisition de la terre par le travailleur.

Nos magistrats spécialement ont besoin de s'éclairer là-dessus, d'armer leur conscience; la ruse les assiège. Les grands propriétaires, tirés de leur apathie naturelle par les gens de loi, se sont jetés dernièrement dans mille procès injustes. Il s'est créé contre les communes, contre les petits propriétaires, une spécialité d'avocats antiquaires qui travaillent tous ensemble à fausser l'histoire pour tromper la justice. Ils savent que rarement les juges auront le temps d'examiner ces œuvres de mensonge. Ils savent que ceux qu'ils attaquent n'ont presque jamais de titres en règle. Les communes surtout les ont mal conservés, ou n'en ont jamais eu; pourquoi? Justement parce que leur droit est souvent très antique, et d'une époque où l'on se fiait à la tradition.

Dans tous les pays de frontière spécialement[13], les droits des pauvres gens sont d'autant plus sacrés que personne sans eux n'aurait habité des marches si dangereuses; la terre eût été déserte, il n'y eût eu ni peuple ni culture. Et voilà qu'aujourd'hui, à une époque de paix et de sécurité, vous venez disputer la terre à ceux sans lesquels la terre n'existerait pas! Vous demandez leurs titres; ils sont enfouis; ce sont les os de leurs aïeux qui ont gardé votre frontière, et qui en occupent encore la ligne sacrée.