Les noëls et les fabliaux en rient ouvertement. Dans les tableaux d'église, la malice des peintres, un peu plus contenue, plus corruptrice encore, en mille traits adroits et perfides enseigne la risée du nourricier, du bienfaiteur, autrement le mépris du père.
Par bonheur, la nature, dans la famille pauvre (le pauvre, c'est le peuple, c'est presque tout le monde) domine et écarte le dogme. Notre famille humaine y présente l'envers de la Sainte-Famille: un enseignement de justice. La réelle table de famille est le véritable idéal. Elle dément le ciel, et lui fait honte.
La mère est admirable, constamment relève le père, marque à l'enfant ce qu'il lui doit.
Tu dois. Est-ce une idée compliquée qui demande explication? On le croirait d'après nos subtils esprits de ce temps, excellents pour embrouiller tout. Cette idée de devoir est-elle un résultat tardif, la dernière fleur d'un enseignement raffiné? Nullement. S'il en était ainsi, bien peu y arriveraient, les seuls enfants des classes qui ont le temps de raisonner. Mais c'est, tout au contraire, dans le monde du travail que, sans éducation et sans raisonnement, par cette simple intuition apparaît de bonne heure la lumière du Devoir.
Si nos premières activités étaient des résultats tardifs d'éducation, nous aurions le temps de mourir cent fois avant d'y arriver.
La mère enseigne-t-elle réellement? transmet-elle ces premières facultés? Nullement. Elle dirige un peu, corrige, rectifie. Mais elles existent d'elles-mêmes. Observez. Vous verrez qu'elle n'enseigne point à marcher. Elle aide un peu, soutient la marche et surtout l'encourage. L'enfant se traîne, puis se dresse, il marche debout de lui-même, avec plus d'assurance parce qu'il croit être soutenu. Il crie, puis articule et parle de lui-même. La mère le rectifie, à ses interjections peu à peu substitue des mots. À proprement parler, elle n'enseigne point le langage (il lui est naturel), mais bien sa langue à elle et l'idiome du pays.
De même, elle n'enseigne aucunement le Juste, mais fait appel au sens du Juste, qui est en lui du fait de sa nature. S'il lui fallait créer ce sens par la voie du raisonnement, il ne viendrait que tard et peut-être jamais.
L'irréprochable pierre de touche qui essaye les systèmes, les éprouve en bien ou en mal, c'est l'enfant. Très naïvement, il les couronne ou il les tue.
À mes amis Saint-Simoniens, aux apôtres de la femme libre, je n'opposai jamais de très longs plaidoyers. Je disais seulement: «Avec la mère errante et le foyer mobile, qu'arrive-t-il? L'enfant ne vit pas».
À mon illustre et cher voisin, M. Littré, qui nie le libre arbitre, qui nie le sens moral comme instinct primitif, n'y voit qu'une culture tardive, certaine fleur de luxe qui couronne le tout à la fin,—au lieu de disputer, je dis: «Vous ne construirez point une morale, une éducation. Votre culture tardive n'aboutira à rien. L'âme en attendant séchera. La famille sera impossible. Moralement, l'enfant ne vivra point.»