Le père est pour l'enfant une révélation de justice.

Et cela dans les classes pauvres, laborieuses. Non pas ailleurs.

Avantage si grand en leur faveur qu'à lui seul il compense les mille facilités d'instruction qu'ont les classes riches et oisives. Le pauvre tout d'abord naît homme, ayant constamment sous les yeux la sérieuse image du travail et du dévouement, ayant la notion d'un devoir de reconnaissance que l'enfant riche n'aura que tard et faiblement. Bref, en ouvrant les yeux, il a le meilleur de la vie humaine, l'enseignement de la justice.

Il faut le dire, la mère n'y plaint pas la leçon, c'est le spectacle le plus touchant du monde.

Aux grands froids de l'hiver, vers six heures du matin, le père se lève et part. La mère, à la faible lumière d'une petite lampe, lui a donné la soupe chaude. Le petit ouvre l'œil. Il voit les ramages aux carreaux; il voit l'hiver, s'il ne le sent, et se renfonce. Il entend, il comprend à merveille ce que dit la mère: «Ton père va travailler pour toi.»

Il a sa soupe aussi: «Mange, grandis, petit. Dépêche-toi. Tu dois, en récompense, à ton tour travailler pour lui.»

La vraie grandeur du Judaïsme, ce qui fait qu'il dure et durera, c'est qu'il s'accorde avec cet ordre naturel, conserve parmi nous le beau trait supérieur des religions antiques, de nous représenter la hiérarchie du devoir. Du père qui crée et nourrit la famille, à la mère qui la soigne, descend l'autorité. C'est toute une morale et une éducation, et l'enfant n'a qu'à regarder. Le père est prêtre à son foyer. Et même au temple, quand la bénédiction commune descend sur lui, retourné vers les siens, il les bénit, les couve, les embrasse de ses bras ouverts, c'est-à-dire est leur prêtre encore.

La faiblesse du Christianisme, ce qui fait qu'il est vieux déjà (n'ayant que dix-huit siècles, temps si court pour la longue vie des religions!), c'est qu'il a amoindri, rendu douteuse cette grande image du Père, qui fit la vie, et la fera toujours.

D'une part, il a caché le soleil du monde, Dieu-le-Père, derrière sa lune blafarde. Jusqu'à l'an 1200, le Père n'a plus ni temple, ni autel, ni symbole. (Voy. Didron.)—D'autre part, au foyer et à la table de famille, le père n'a plus autorité. Est-il père? qui le sait? La légende de Joseph, le martyr du mariage, plane sur tous les temps chrétiens. De là la déplorable littérature de l'adultère, si riche au Moyen-âge, et si riche depuis. Phénomène tout particulier aux sociétés chrétiennes, ver dont elles sont piquées au cœur et qui rend surprenant qu'elles vivent. Mais rien ne peut durer de ce qui est anti-social. C'est, nous le répétons, une des choses qui rendent le Christianisme déjà vieux, et très peu viable (selon la prédiction de Montesquieu).

Dans la douloureuse légende de Joseph que j'ai citée ailleurs d'après les Évangiles (mal nommés Apocryphes), le père, bon travailleur qui nourrit la famille, en est le serviteur; la mère, l'enfant, paraissent de caste supérieure. Quel renversement de nature! Il aime cet enfant, il adore cette femme, mais jusqu'à la mort doute de ce qu'ils sont pour lui. Et le pis, par moments, doutant de ce doute même, il s'accuse, n'accuse que lui! Image prophétique, trop cruellement vraie, de la famille au Moyen-âge. Tableau révoltant d'injustice! Leçon d'ingratitude!... Et tout cela dans la Sainte-Famille, et placé sur l'autel, proposé à l'imitation!