J'ai dit ailleurs la merveilleuse échelle du développement de la vie grecque, comment l'enfant montait sans s'en apercevoir par les degrés de l'action. Le jeune Hermès ailé, et le petit gymnase, l'accueillait, l'invitait, le remettait jeune homme au dieu de l'art et de la lyre, Apollon, au travailleur Hercule. L'idée pure couronnait, Socrate et la Pallas. Enfin la vie publique, la vraie Pallas, Athènes, la Cité comme éducation.
Heureux développement, et si bien gradué! L'enfant monte sans savoir qu'il monte! Rien de plus fort, rien de plus simple, et aussi rien de plus fécond. Quels brillants résultats! Quelle scintillation de génies!
Renversez cette échelle. Commencez par Pallas, la philosophie, la grammaire, la sophistique et l'éristique. Athènes deviendra Charenton.
Notez que ce système est d'une pièce. Tout est grec, et rien d'étranger. La Grèce a tout au plus emprunté quelques noms des dieux, mais elle les a faits elle-même, d'elle et à son image. Si elle eût ramassé des dieux d'ici et là, compilé un credo, il eût été stérile.
Combien laborieuse est l'œuvre de Judée, la bizarre alliance qui s'y fait des mythes et des dogmes! Jéhovah, l'âpre esprit «qui est dans le vent» du désert, se mêle aux dieux colombes de la molle Syrie. Les anges de lumière, empruntés à la Perse, rencontrent le funèbre Adonis et la mort des dieux. Chaos barbare qu'on hellénise en le nommant du Logos grec!
Mais cela est trop clair. L'énigme Trinitaire et le nœud de la Grâce l'embrouillent, l'enténèbrent à jamais. Mille années de disputes n'y font rien, n'éclaircissent rien. Au lieu d'achever, on ajoute. Sur cet entassement on jette et on empile quelque dogme nouveau, hier l'Immaculée, naguère le Sacré-Cœur et le Précieux-Sang.
Prodigieuse chimère! qui éblouit de sa complexité. D'un côté si subtile, de l'autre si grossière, accouplant hardiment tant de contradictions. La tête, en y songeant, fait mal, et les oreilles tintent. Hélas! qu'en sera-t-il du cerveau d'un enfant?
Quand on traîne à l'église le premier jour la triste créature, un frémissement instinctif la saisit. Le petit garçon est muet, comme stupide. Mais la petite fille dit très bien qu'elle a peur; elle tremble de tous ses membres. La robe noire et l'obscure sacristie, le vieux confessionnal, un corps mort mis en croix et son côté saignant, d'atroces exhibitions d'ossements, comme il se fait au Midi, en Bretagne, toute cette fantasmagorie effrayante la fait reculer. Elle veut s'en retourner, tire sa mère, se cache derrière.
On ne l'écoute guère, et la voilà assise au banc avec les autres, immobile de longues heures, faisant semblant d'entendre. En esprit qu'elle est loin, au jeu, à la maison! On a beau la punir.—Mais voici tout à coup que vraiment elle écoute. On parle de l'Enfer. Qu'est-ce cela? Des feux, des démons, des brûlures, des grils et des griffes. Horreur! quel saisissement pour la petite âme crédule! Elle en rêve, et même éveillée. Voilà une prise forte, infaillible, qu'on a sur elle, et que l'on gardera, et que nul n'aura d'elle. Quelle? Les prémices de la peur.
Et le garçon? et l'homme! celui qui doit bientôt faire face à tous les hasards de la vie, celui qui aura la famille à protéger, la patrie à défendre, quel crime de le briser ainsi, de courber en lui l'homme presque avant qu'il soit homme! Les lois antiques frappaient de mort celui qui mutilait un mâle, lui ôtait l'énergie. Ici, n'est-ce pas la même chose? Que devons-nous à ceux qui reçoivent de nous nos fils gais et hardis, et nous rendent un troupeau de gazelles effrayées!