L'humanité, réduite à n'être qu'un squelette, s'éveille, les dents longues, dans une horrible faim.

Le second mot n'est pas moins foudroyant. C'est l'arrêt solennel, l'excommunication majeure, sous lequel le Passé s'en va la tête en bas, tombant comme une pierre pour ne remonter plus jamais, emportant son vrai nom qui le tue. C'est l'Anti-Nature.

Nul livre plus réimprimé. Il y en a soixante éditions, des traductions en toute langue. «Au début, en deux mois, il s'en est plus vendu que de Bibles en dix ans.»

Les sages en sentirent l'incroyable portée. Jean Du Bellay, d'un mot, sans plus, le désignait: le Livre.

Mais peu de gens comprirent que c'était un livre d'éducation. Peu devinèrent ce qui est partout au fond: «Reviens à la nature.»

Rousseau a dit cela, et d'autres. Mais celui-ci ne part pas comme Émile d'un axiome abstrait. Il part du réel de la vie, comme elle était, des mœurs du temps, de sa pensée grossière. La conception est celle même du peuple, celle de l'homme énormément, gigantesquement matériel, d'un géant; il s'agit de faire un bon géant. Un burlesque prologue nous introduit au livre, comme les farces et les fêtes de l'âne précédaient les chants de Noël.

L'homme d'alors est tel, de matérialité très basse. Tel l'a pris Rabelais. L'enfant, dès le berceau, mal entouré, puis cultivé à contre-sens, offre un parfait miroir de ce qu'il faut éviter. À un mauvais commencement, l'éducation scolastique ajoute tout ce qu'elle peut de vices et de paresse, mauvaises mœurs et vaines sciences.

Voilà le point de départ, et il le fallait tel.

Cela donné au temps, la supériorité de Rabelais sur ses successeurs, Montaigne, Fénelon et Rousseau, est évidente. Son plan d'éducation reste le plus complet et le plus raisonnable. Il est fécond surtout et positif.

Il croit, contre le Moyen-âge, que l'homme est bon, que, loin de mutiler sa nature, il faut la développer tout entière, le cœur, l'esprit, le corps.