Il croit, contre l'âge moderne, contre les raisonneurs, les critiques, Montaigne et Rousseau, que l'éducation ne doit pas commencer par être raisonneuse et critique. Rousseau, Montaigne, tout d'abord, mettent leur élève au pain sec, de peur qu'il ne mange trop. Rabelais donne au sien toutes les bonnes nourritures de Dieu; la nature et la science l'allaitent à pleines mamelles; il comble ce bienheureux berceau des dons du ciel et de la terre, le remplit de fruits et de fleurs.

On dira que cette éducation est trop riche, trop pleine, trop savante. Mais l'art et la nature y sont pour charmer la science. La musique, la botanique, l'industrie en toutes ses branches, tous les exercices du corps, en sont le délassement. La religion y naît du vrai et de la nature pour réchauffer et féconder le cœur. Le soir, après avoir ensemble, maître et disciple, résumé la journée, «ils alloient, en pleine nuit, au lieu de leur logis le plus découvert, voir la face du ciel, observer les aspects des astres. Ils prioient Dieu le créateur en l'adorant, et ratifiant leur foy envers lui, et le glorifiant de sa bonté immense. Et, lui rendant grâce de tout le temps passé, se recommandoient à sa divine clémence pour tout l'avenir. Cela fait, entroient en leur repos.»

Cette éducation porte fruit. Gargantua n'a pas été formé seulement pour la science. C'est un homme, un héros. Il sait défendre son père et son pays. Il est vainqueur, parce qu'il est juste, et courageux avec l'esprit de paix.

Un droit nouveau surgit contre les Charles-Quint, contre les conquérants: «Foi, loi, raison, humanité, Dieu, vous condamnent, et vous périrez; le temps n'est plus d'aller ainsi conquêter les royaumes.»

La vraie grandeur de Rabelais, c'est que tout en s'occupant d'un géant, d'un roi, d'un être exceptionnel, il élève l'homme même en toutes facultés, et au complet. Il le remue ce roi bravement et vigoureusement. Il le fait travailler. Il lui impose toutes sortes d'activité, de gymnastiques, que l'on eût jugées peu royales, battre en grange et fendre du bois. Il le fait non seulement travailleur, mais fabricateur, créateur.

L'enfant se crée son corps par une variété de mouvements bien combinée. On l'intéresse à toute création. On le mène chez les ouvriers pour les voir travailler. On le fait cultiver, planter, soigner des arbres. Enfin ce grand prophète, Rabelais, anticipant les temps qui ne sont pas encore, veut qu'il s'essaye à faire des engins, des machines qui remuent, travaillent elles-mêmes.

Dans le plan de Montaigne, au contraire, le défaut c'est de ne donner que l'idéal de la vie noble, haute et philosophique. En cela il tient trop et de sa propre caste, et de ses auteurs Xénophon, Plutarque, qui dans leurs essais d'éducation forment ce que le seizième siècle, les Amyot et autres, appellent le gentilhomme grec. C'est le citoyen souverain des cités reines, Athènes ou Sparte. Beaucoup de gymnastique, d'exercice, peu de travail proprement dit, point d'œuvres, point de créations. Si je regardais dans la main du noble élève de Montaigne, j'y verrais la peau douce, unie, d'une main qui ne fait rien du tout. Mais chez celui de Rabelais je trouverais les signes du vaillant travailleur, qui agit et produit, et je lui dirais: «Tu es homme.»

La tendance morale, au reste, est dans Montaigne plus haute qu'on ne l'attend de cet épicurien. «Dominer le plaisir et braver la douleur, apprendre le grand art de bien vivre et de bien mourir.» On reconnaît les sages, les austères de l'Antiquité. Mais à ce propos même, on doit dire à Montaigne que cet état de force et de sérénité, la vraie santé de l'âme, s'obtient bien moins encore par les raisonnements que par les habitudes du travail, par l'heureux alibi qu'il ménage à nos passions, par la diversion merveilleuse que donne au bas plaisir le haut plaisir: Créer.

Pacifique Montaigne, savez-vous le terrible de vos leçons? C'est que «qui ne crée pas, détruit». La force d'âme que vous donnez à votre élève, qu'en fera-t-il? Comme ses pères, il la tournera vers la guerre. Le beau résultat pour un sage! vous aurez fait un tueur d'hommes!

Dernière observation: Montaigne, qui écrit aux temps où la foi barbarement intolérante noyait le monde de sang, Montaigne, dis-je, veut garder son élève de cette horrible maladie, et pour cela il lui fait voir de bonne heure la diversité des mœurs et des opinions humaines. Il le fait voyager. Il le promène par le monde. Mais n'a-t-il pas à craindre que, par un défaut tout contraire, il ne reste flottant et trop impartial, que sais-je? un douteur? un Montaigne? Fâcheux état de l'âme pour l'homme jeune, dans l'âge de l'action. L'action? mais son nerf, son ressort serait brisé. L'homme, en sa grande force, n'aboutirait à rien. Dès vingt ans, vingt-cinq ans, il aurait le malheur de ressembler à l'auteur des Essais, s'enfermerait déjà, pour songer, dans sa librairie.