S'il ne s'enferme pas, son indécision, sa vie noble et oisive, qui à loisir observe tout, sa douceur tolérante qui aime et qui hait sans excès, «qui se conforme aux mœurs publiques et les contredit peu», tout cela fera l'idéal aimable, mais un peu négatif de l'honnête homme de Molière et Voltaire, n'enfantera nullement le héros ni le citoyen.
Quelles que soient ces critiques, voilà déjà, au grand seizième siècle, les deux types d'éducation. Ils sont posés.
L'un avec une ampleur, une force, une richesse admirable, dans le Gargantua. Le petit monde, l'homme, a avalé le grand. L'a-t-il digéré? Pas encore.
L'autre type d'éducation est finement tracé par la main de Montaigne, un peu maigre, un peu pauvre, par certains côtés négatifs, autant que l'autre fut surchargé et exubérant. Mais enfin, c'est déjà une belle esquisse, vive et forte, une tentative pour donner, non l'objet, le savoir,—mais le sujet: c'est l'homme.
CHAPITRE III
Le dix-septième siècle.—Coméni.—Les Jésuites.—Port-Royal. Fénelon.—Locke.
Les types étaient posés, les deux éducations en face, toutes deux insuffisantes. Comment les associer?
Science, conscience! qui vous accordera? Par quels moyens pratiques pourrait-on vous concilier? C'est ce qu'il fallait deviner. Le nerf de l'une, la richesse de l'autre, il fallait l'art nouveau de les mêler ensemble. La tâche du dix-septième siècle était de trouver les méthodes de simplicité lumineuse, qui, concentrant, abrégeant tout, auraient donné à la science des ailes puissantes et légères pour l'enlever de terre, en supprimer le poids.
Descartes et Galilée, ces vigoureux génies, semblaient ouvrir la voie (et l'algèbre déjà donna l'aile aux mathématiques). Comment donc se traîne-t-il ce siècle avec des moteurs si puissants, d'abord horriblement malade, puis faible en sa vaine élégance et dans sa fausse splendeur?
Rien dans toute l'histoire qu'on puisse comparer à la Guerre de Trente-Ans. C'est la plus laide qui ait souillé ce globe. «Quoi! est-ce que les armées mercenaires de Carthage ou de Charles-Quint n'avaient pas montré ici-bas tout ce qu'on peut imaginer d'horreur?» Oui. Mais l'originalité de la Guerre de Trente-Ans, c'est d'être un long calcul, d'être très préparée par une éducation, un art de faire des monstres. Dès la Saint-Barthélemi, «coup d'État incomplet», on avait travaillé ardemment et patiemment. S'emparant peu à peu des mères et des enfants, on arriva à faire des êtres spéciaux sans cœur ni tête, des automates destructeurs, admirables machines de mort (comme un Ferdinand II). De là, tant qu'on voulut, on eut, au second âge, des exécuteurs, des tueurs. Au troisième âge, on eut des produits inouïs en histoire naturelle, un engendrement effroyable de pourritures sanglantes, impossible à nommer. Rome enfanta Gomorrhe, qui enfanta Sodome, qui enfanta... Mais comment dire cela? Ici l'ulcère grouillant. Là la morte gangrène. Des villes devenues cimetières, que restait-il? Le rebut des soldats, des troupeaux misérables d'enfants, qu'on rencontrait, sauvages, devenus animaux et bêtes à quatre pattes, qui dévoraient l'herbe des champs.
L'excès des maux, venu à un tel degré, décourage. Les cœurs sont contractés, l'esprit même affaibli devant de tels spectacles. Des femmes, de divine tendresse, comme la pauvre Bourignon, qui s'y jetaient, devenaient folles. Nul n'aurait soupçonné que de là sortirait un génie de lumière, un puissant inventeur, Galilée de l'éducation.