On cria, mais en vain. Les chrétiens, les sceptiques, parfaitement d'accord, disaient: «Il se confie au cœur, si variable, au caprice individuel, à l'instinct si souvent faussé.» Mais si cette voix intérieure est la même par toute la terre; si, pour s'assurer, s'affermir, la conscience de chacun a la conscience de tous, n'est-ce rien que l'accord de l'homme et de l'humanité?

Un peu avant l'Émile, cet accord avait eu sa vive affirmation dans le grand livre de Voltaire (1757). Un peu après l'Émile, il eut sa démonstration admirable que l'on essaye en vain d'ébranler aujourd'hui. On vit se dérouler (1768), de l'Inde et de la Perse à nous, la touchante unanimité des plus grandes nations de la terre, la voix de cent peuples et cent siècles, répondant à Rousseau: «Conscience! conscience!»

Ce beau siècle de foi, le dix-huitième siècle, fort du dogme suprême, la liberté morale, s'en va dès lors tout droit au but: 89.

Voilà la gloire d'Émile. Le fataliste élève l'enfant pour le tyran, Rousseau pour la Révolution.

CHAPITRE VI
L'Évangile de Pestalozzi.

L'immense résultat de l'Émile parut de cent façons, mais surtout par un mot qui éclata partout: philanthropie. Le grand patriote allemand, l'illustre Basedow créa ses instituts philanthropiques, maisons d'éducation, d'instruction intuitive. Ses très belles gravures, jointes à un admirable texte, renouvelaient Coménius, père vénéré de la pédagogie.

Nous avons vu comment, de l'horrible chaos de la Guerre de Trente-Ans, sortit l'éducation, le génie de Coménius. Notre cruelle Guerre de Sept-Ans éveilla le bon cœur, le grand cœur de Basedow. C'est de même, au milieu des malheurs de la Suisse, sur les ruines fumantes de Stanz, dans ces lieux tragiques et sublimes, sur le lac des Quatre-Cantons, que se fit, non le plan, non le rêve de l'éducation, mais sa vive réalité. Nulle légende plus sainte dans la mémoire des hommes.

En 1798, les orphelins échappés au massacre, jeunes enfants de quatre à dix ans, furent mis dans un couvent à demi ruiné, et pour en avoir soin on appela un homme que beaucoup croyaient fou, l'ardent, le charitable Pestalozzi, qui, depuis vingt années, s'était ruiné plusieurs fois par des essais d'éducation. Il fallait un tel homme pour accepter une telle tâche, sans moyens ni ressources, sur ce terrain sanglant. C'était en octobre, une saison déjà froide sous les Alpes. Dans la seule chambre habitable de ce bâtiment saccagé, les fenêtres brisées laissaient entrer la pluie, les vents d'automne. Point de dortoir, point de cuisine. Nul sous-maître, nul aide. Voilà notre homme qui bientôt est entouré de quatre-vingts enfants, obligé de faire tout, bien moins maître que bonne, et, qui pis est, garde-malade. Ces petits malheureux étaient dans l'état le plus déplorable, en guenilles, et plusieurs couverts de maux, de plaies. Triste résidu de la guerre.

Au dehors, tout hostile, de grossiers fanatiques, un monde catholique et barbare qui, dans cet homme dévoué, voyait un protestant, qui perdrait ces enfants, pervertirait leur âme, bref, un suppôt du Diable, de la damnée Révolution.

Elle venait pourtant, cette Révolution, de délivrer la Suisse, toutes ses populations sujettes de Vaud, etc., opprimées par les vieux bourgeois, par les cités tyrans. Mais les malheureux montagnards des petits cantons, vrais taureaux d'Uri, d'Unterwalden, n'entendant rien, suivaient leurs prédicateurs furieux, des capucins, les agents de l'Autriche. Ils étaient si aveugles qu'à l'entrée des Français dans Stanz, comme on parlementait, ils tirèrent, ils tuèrent l'officier qui était en tête. De là un massacre cruel. Nos soldats, généreux et humains à Altorf, furent très féroces à Stanz. Malgré le zèle que mit le gouvernement à donner tout ce qu'il pouvait de secours, des rancunes profondes subsistaient, et l'on s'en prenait au pauvre homme.