Tout lui était contraire, tout semblait impossible. Il a écrit lui-même: «Il me fallait agir dans un chaos de confus éléments, de misères sans limites. Si je l'avais bien vu, j'aurais été effrayé et désespéré. Heureusement j'étais aveugle. Je ne savais guère ce que je faisais, mais bien ce que je voulais: la mort, ou réussir. Mon zèle pour accomplir le rêve de ma vie m'eût fait aller, par l'air ou par le feu (n'importe), au dernier pic des hautes Alpes.»

Quel était donc ce rêve? Il l'explique bien peu, bien mal dans ses écrits. Ceux qu'il fit seul et jeune, avant sa grande expérience, sont faibles, vaguement humanitaires. Ceux qu'il fit vieux, aux temps de son succès, sont moins de lui que des ardents disciples qui lui prêtaient leur plume, trop souvent leurs idées, leur donnaient hardiment des formes arrêtées, étrangères au génie du maître.

C'est l'homme même qu'il faut atteindre en lui, ne tenant des écrits qu'on intitule de son nom qu'un compte fort secondaire.

Ce n'était pas un homme d'une pièce. Des hommes et des races diverses visiblement étaient en lui. Gauche et étrange en ses gestes, en ses actes, il avait au contraire dans la parole, non seulement la vive éloquence, mais la dextérité rapide pour la lancer, pour la reprendre, une finesse extrême pour trouver la vraie prise qu'offrait un jeune esprit, un art unique de l'éveiller, de faire qu'il trouvât, qu'il créât. Don singulier de faire des âmes.

C'est l'improvisation, au degré de puissance que n'ont point les brillants trovatori de l'Italie, la vide et faible muse qui aligne des mots. Lui, il improvisait des hommes.

Ce don brûlant, fécond, est-il plus dans les Allemands? L'Allemagne a, je crois, tous les génies, moins cette dextérité rapide. Elle est grande, profonde, avec nescio quid plumbeum qui fait un autre enseignement.

Né à Zurich, il eut pourtant bien peu le calme suisse, allemand. Il avait du sang italien. Sa famille, réfugiée en Suisse, était originaire du Tessin, du midi du Saint-Gothard. C'est là la rencontre des races, des climats, la lutte éternelle. Le soleil, l'avalanche ont leurs alternatives et leurs combats.

Et tout cela traduit dans l'homme. Sur ces versants des Alpes (du Tyrol au Tessin, et de là au Piémont, aux vallées Vaudoises), je trouve force génies fougueux, fils du torrent, fils de l'orage.

Pestalozzi enfant n'eut point la sécheresse ordinaire aux enfants. Il naquit tel qu'il fut toujours, étonnamment sensible et aveuglément charitable, ardent, impétueux pour redresser les torts, souffrant de tout ce qui souffrait. Ce qu'on trouverait de meilleur en ouvrant le cœur de la femme, en chaleur de bonté, en vivante palpitation, ce fut justement son génie. Il était laid, avec des yeux si tendres que nul n'y résistait. Les femmes comptent beaucoup dans sa vie. Son père meurt, et dès six ans il est élevé uniquement par sa mère, au foyer même (comme un petit grillon), toujours derrière le poêle. De là un être bien nerveux. Marié à vingt-quatre ans, il a une femme admirable qu'il ruine par sa charité. Ce qui peint bien la Suisse, cette excellente Suisse, ce sont ses deux servantes, Babely qui l'éleva, sauva le pauvre ménage de sa mère, et la vaillante Lisbeth, qui, le voyant lui et sa femme ruinés, toujours ruinés, les soutint quarante ans de son indomptable énergie.

Dès douze ans, à l'école, on l'appelait le petit fou. Pourquoi? Pour son aveugle élan à défendre le faible. Étudiant, il est encore plus fou. Il se jette dans les querelles du canton. Citoyen de Zurich, il ne peut supporter l'absurde tyrannie des citoyens sur ceux qui ne sont qu'habitants, leur monopole industriel, l'écrasement des petits métiers qui, l'hiver, auraient pu nourrir le paysan. Il lui faut fuir Zurich.