Miracle sur miracle! Voilà tous ces enfants divisés qui se réunissent, qui s'aiment, à cause d'un centre si aimé. Tous disciplinés pour lui plaire; que dis-je? tous changés, généreux comme lui. À la nouvelle de l'incendie d'Altorf, il les rassemble, il dit: «Voici encore des orphelins; si j'en demandais vingt?...—Oh! oui! oui!—Mais il faudra manger moins et travailler plus!...—Ah! père, nous le ferons pour eux!»

L'homme est bon, cela est prouvé! Et le maître a sa récompense. Mais ce qui est plus fort, plus beau que l'élan d'un moment, c'est que tous essaient de l'aider. Les plus grands s'associent à son enseignement, l'imitent et se font maîtres. Comme en une famille, les aînés ont plaisir à enseigner les plus petits. Entre ces frères, chose admirable, il se crée des pères et des fils, une paternité volontaire. Ainsi, avant Bell et Lancastre, de la nécessité, de la bonne nature, naît l'enseignement mutuel, l'enseignement propre aux grandes foules, où un seul maître, avec ses petits moniteurs, peut instruire un peuple d'enfants.

Les Jésuites avaient cru que la différence d'âge était un obstacle à l'enseignement, les avaient séparés exactement par classes, écartant de l'école le beau type de la famille où les âges différents sont réunis, s'aident l'un l'autre. Mais ici, c'est l'école de la fraternité, c'est déjà la touchante image d'une société où le fort sert le faible, s'améliore en l'améliorant. Plus il verse l'esprit, plus il grandit de cœur.

La Suisse, en général peu amie de la France, doit pourtant reconnaître que le parti français, ses directeurs, Stapfer, etc., sentirent avec grandeur toute la portée de ces idées. L'envoyé de la République, l'éloquent et chaleureux Zschokke, étant venu à Stanz pour porter des secours, fut indigné de voir l'insolence de la bourgeoisie pour un homme si simple et si bon, un saint plein de génie. On le laissait tout seul, et nul ne lui parlait. Zschokke s'attacha à lui, et lui donna des preuves de respect et d'affection. Il se faisait souvent son serviteur, réparait le désordre habituel de ses habits, le boutonnait et brossait son chapeau.

Mais un matin, voilà encore la guerre qui brise tout. La coalition nous lançait sur l'Europe civilisée la férocité des barbares, l'horreur des manteaux rouges, les Croates, les Russes, le fameux massacreur Suvarow-Attila. Le Directoire de France, l'épée de Masséna couvrirent l'Europe et chassèrent les Barbares. Mais, avant, il fallut s'enfuir devant ce flot. Le miracle de Stanz, à peine accompli, fut perdu.

Pestalozzi s'était presque tué dans ce prodigieux effort. Malade et poitrinaire, brisé de corps, entier d'esprit, il recommence obstinément. Par grâce, il obtient (sans salaire, pour son pain seulement) d'être sous-maître d'une petite école que tenait une vieille femme à Berthoud, près de Berne. Là, il est accablé de dégoûts, de critiques. On l'attaque surtout comme négligeant le catéchisme officiel, priant toujours de cœur, faisant de la religion une chose vivante, élan toujours nouveau de reconnaissance et d'amour. «C'est un maître qui n'est pas un maître, disait-on. Enseignement pitoyable, si simple que toute bonne femme pourrait chez elle en faire autant.»

C'était l'éloge le plus grand qu'on eût su faire de sa méthode. Il fallut bien se rendre pourtant devant les résultats. Cet enseignement si libre eut les fruits les plus positifs (mars 1800). Au bout de huit mois seulement, les enfants lisaient, écrivaient, dessinaient, déjà calculaient, avaient des notions de géographie, d'histoire naturelle. On remarqua surtout qu'il avait su montrer que tout enfant est propre à quelque chose, qu'en chacun il avait deviné son talent naturel, son réel ingegno, et son but futur dans la vie.

Le gouvernement né de l'heureuse révolution qui avait mis l'égalité en Suisse, et alors dirigé par un de ces Vaudois récemment délivrés, consacra, couronna, on peut dire, en Pestalozzi la Révolution de l'enfance. Il lui fit donner par les Bernois leur château de Berthoud pour y placer son Institut (1801). Il décréta qu'une école normale y serait créée, où les maîtres, chacun pendant un mois, viendraient apprendre à enseigner. Enfin il déclara que Pestalozzi a trouvé les lois universelles de tout enseignement, les vraies lois qui président au développement des esprits (1802).

On sait comment Buonaparte, dans sa médiation perfide (1803), brisa l'unité de la Suisse, récemment établie, lui rendit sa faiblesse, sa forme hétérogène. Les fruits parurent bientôt. Rétablis dans leur droit, MM. de Berne ne firent point d'école normale, et même retirèrent leur château de Berthoud à Pestalozzi. L'Institut, jusque-là tout allemand et d'hommes et de langage, dut bientôt s'établir dans la Suisse Française, à Yverdon, près du pays de Vaud, la jeune terre de la liberté.

Mais ces changements violents ne pouvaient plus détruire une chose si fortement fondée. Elle n'était ni château ni maison, ni bois ni pierre, mais une vie, une flamme vivante vers qui tout gravitait. La Suisse avait alors une belle fièvre d'éducation. Le progrès, suspendu dans la voie politique, semblait devoir reprendre dans cette autre voie plus profonde. À la restauration gothique que fit Buonaparte, on opposait ce mouvement qui dans dix ans devait donner un peuple tout autrement actif, éclairé, libre et fort. Ainsi l'Allemagne, après son malheur d'Iéna, avec une foi héroïque, espéra dans l'éducation (morale et gymnastique) et dans quelques années fit le jeune peuple qui vainquit.