Berthoud, puis Yverdon n'étaient pas seulement des écoles. C'étaient des asiles, et vraiment les églises de la charité. Les premiers lits qu'on eut furent pour les enfants pauvres, les orphelins. Les autres vinrent après. Rien de fermé. La vraie maison de Dieu. La caisse était ouverte; les riches y apportaient leurs pensions, les maîtres y puisaient pour les besoins de la maison. Dans cette grande ferveur, cette puissante richesse morale, l'argent comptait bien peu. C'étaient les pauvres qui apportaient le plus, qui furent les vrais trésors et les soutiens de la maison. Un garçon de dix ans, Ramsauer, petit valet d'abord et employé à tourner une roue, fut bientôt maître, bientôt le secrétaire, le bras droit de Pestalozzi, plus tard, en Allemagne, précepteur des princes et des rois. Un petit berger du Tyrol, Schmidt, un enfant prodige, apporta à l'école le don de faire de tête les calculs les plus compliqués. Un jeune Allemand de Tubingen, Buss, d'un génie artiste, qui dans sa ville n'eût été qu'ouvrier, enseigna à Berthoud le dessin, la musique, y mit partout le rythme et fit marcher l'école aux chants de Lavater, aux mélodies de la patrie.

De toute l'Europe, on venait voir le maître, s'animer à sa flamme. De son simple regard, la vie, le génie jaillissaient. Ritter, l'illustre géographe, en emporta le sens du globe, le génie de la terre. L'éducateur Frœbel, le sens de l'homme, la vraie intelligence de son génie naissant. Girard même, l'ami dangereux de Pestalozzi et son rival, avoue que «la lumière se fit pour lui», qu'il trouva sa méthode en visitant le maître et l'école qu'il a remplacée (Enseign. de la langue maternelle, 33).

Il était réellement une flamme, une vie. On le saisissait peu. Ses disciples, tous Allemands, avaient peine à sentir ses brûlants côtés italiens, sa vivacité welche. Dans leurs essais pour fixer, pour écrire cette flamme, la plupart n'étaient pas heureux.

Sa méthode, sans doute, était intuitive, comme celle de Coménius, de Basedow. Il apprenait surtout à voir et regarder, mais non pas, comme eux, des images. C'était sur les choses elles-mêmes, sur les objets réels qu'il appelait l'observation.

Dérive-t-il de Rousseau? Sans doute, mais, de bonne heure, il fait appel à l'âme, au bon cœur de l'enfant. Il ignore la division, dure et scolastique, de Rousseau, qui, au premier âge si tendre, ne parle que de force et de nécessité. Pestalozzi se fie bien plus à la nature et parle du bon tout d'abord.

Sa méthode était-elle socratique, interrogative, posant des questions adroitement pour tirer des réponses, accoucher les esprits? Le bon Tobler, de Bâle, le croyait. Le maître sourit. «Socrate, lui dit-il, interrogeait les gens qui déjà possédaient abondamment de quoi répondre.» Et, en fin montagnard, il ajouta: «Est-ce que tu as vu l'aigle prendre des œufs au nid ou l'oiseau n'a pas encore pondu?»

Il dit ailleurs: «De tout ce vain babil en l'air vient certaine sagesse spongieuse qui n'a que la vie du champignon. Cela nous fait des hommes qui, pour avoir parlé de tout, se figurent savoir tout.»

Pestalozzi, dès l'âge de vingt ans, avait brûlé ses livres. Dans sa maturité et tant qu'il fut lui-même il en avait horreur, ne voulait regarder que le réel et la nature. Il se vantait de n'avoir pas touché un livre en trente ou quarante ans. Il défendait de lire, voulait que l'on trouvât et créât de soi-même. Ses disciples, au contraire, gardaient la foi aux livres, certain respect de l'imprimé. Ils auraient bien aimé à avoir un texte tout fait, et à y appliquer la méthode interrogative, comme celle de l'ingénieux Jacotot, qui éveille sans doute, mais fait de grands parleurs.

Il est curieux de voir comment tous comprenaient diversement Pestalozzi, le traduisaient de façon différente.

Son sage et froid ami, M. de Fellenberg, un patricien de Berne, réalisa son premier rêve, l'Institut agricole, avec un grand succès, mais dans un autre esprit. Les pauvres et les riches y furent à part. La terre et la culture furent l'objet supérieur, et l'homme une chose secondaire.