Dans son enseignement, Pestalozzi voulait que l'enfant s'attachât à trois choses: la forme de l'objet, le nombre ou la dimension, la dénomination. Ses disciples ou imitateurs prirent chacun une des trois choses, un des trois points de vue, et s'y tinrent exclusivement.

Schmidt, le calculateur, s'en tint au calcul et au nombre, fit des enfants prodiges, obtint l'étonnement, le succès, gâta l'institution, tyrannisa Pestalozzi.

Tobler, Blockmann, s'attachèrent à la forme, au relief, et ouvrirent la très féconde voie de la géographie physique, des plans modelés en argile. Rien n'était plus charmant après la promenade que de voir les élèves rapportant de la terre faire sur de vastes tables d'abord leur Yverdon, et le canton de Neuchâtel, puis la Suisse, l'Europe et le monde.

Pestalozzi ne place la dénomination de l'objet, le langage, qu'après la forme, après le nombre et secondairement. Le Père Girard s'attacha au langage, qui chez lui redevint l'élément principal, essentiel, de l'enseignement. Retour grave au passé. Girard, sous forme libérale, fut, contre la méthode nouvelle, l'instrument tout-puissant de la réaction. Sa méthode est autoritaire. Dès le berceau, il veut que la mère, montrant à l'enfant les objets, le monde sensible, lui impose la foi de l'autre monde, l'invisible, le surnaturel, qu'elle donne à une âme à peine éveillée l'habitude d'esprit, meurtrière à l'esprit, de croire sur parole et de répéter sans comprendre.

Deux témoins, Ramsauer et le pasteur Vaudois (que cite mademoiselle Chavannes, 142), affirment qu'on ne lisait jamais la Bible chez Pestalozzi. Lui-même il était une Bible vivante et une religion de tendresse divine pour allaiter l'enfance. Du cœur, chaque matin, il tirait la prière efficace qui répondait juste au besoin du jour et à l'état des âmes.

Cet homme, d'un si libre génie, eut la douleur croissante de voir, de jour en jour, l'inintelligent formalisme, la scolastique sous des formes diverses, étouffer l'étincelle qui, dans ses premiers jours, avait jailli de lui. Sa méthode vivante alla, pour ainsi dire, se resserrant et se pétrifiant.

D'abord la grande idée, essayée à Neuhoff, de faire marcher de front la culture, l'atelier, l'école, est abandonnée à Berthoud. Plus de culture, plus d'atelier.

Cependant à Berthoud tout est encore vivant. L'école reste debout; l'enfant va, vient, se meut, Yverdon est une école assise qui, à mesure que le maître vieillit, rentre dans les anciennes routines.

Trois murs à Yverdon montent autour de Pestalozzi. Le formalisme, de trois genres, l'enterre et le scelle au tombeau. Le calculateur Schmidt devient le maître de l'école; on chiffre et l'on n'observe plus. L'allemand Niederer, d'esprit systématique, de formules abstruses, complique, habille à l'allemande les idées simples et vives du maître, et fait de lui un docteur d'Iéna.

Mais ce qui est bien pis, c'est la lourde influence de la réaction du passé. On y revient d'abord par la grammaire, l'enseignement du langage infligé aux petits enfants. La réaction continue par la Bible, l'aveugle emploi d'un livre si obscur, si scabreux, tissu de miracles. C'est Lausanne, Genève, qui étouffent Yverdon. Les désastres du temps, les catastrophes immenses de l'Empire, tant de pertes et tant de douleurs énervent, découragent l'esprit.