Quel changement pour ceux qui respirèrent l'air vif du dix-huitième siècle, et tombent tout à coup dans ce brouillard asphyxiant! Ils offrent le spectacle du pauvre oiseau qu'on met sous la cloche pneumatique, et à qui on soutire la vie. Beaucoup désespérèrent. L'auteur du Dernier homme (puissant esprit), Grainville alla chercher la paix au fond d'un canal de la Somme. Mademoiselle Mayer, l'élève de Prud'hon et sa charmante amie, lui surprit un rasoir et se coupa la gorge. Une mort plus lente et plus douloureuse fut celle de Pestalozzi.
Brisé par le grand âge, les grands travaux, devenu étranger dans sa propre maison, dépendant de celui qu'il avait fait, son tyran Schmidt, il ne trouvait pas même de liberté dans son for intérieur. Le martyre de Rousseau, la sensibilité croissante, agitait cette âme trop tendre de mille troubles et de mille orages. Comme tant d'hommes alors, il vivait (il le dit dans une lettre de 93) entre le sentiment qui l'aurait fait chrétien, et le raisonnement qui le menait ailleurs.
Aurait-il eu regret de son œuvre immortelle d'avoir émancipé l'idée éducative, de lui avoir donné l'élan qu'elle a depuis? Est-il redevenu un misérable serf du passé, des vieilles sottises? On a tout combiné pour le faire croire. Et cependant c'est faux. Lorsqu'en 1808, le P. Girard, ce moine insinuant, vint observer son Institut, il admira tout, et seulement s'enquit de l'instruction religieuse, «n'y voyant pas la forme déterminée, précise». Pestalozzi lui dit avec sa candeur admirable: «La forme? Je la cherche encore.—Pour la trouver, je suis, dans l'histoire, dans les langues, le progrès religieux de la nature humaine.»
C'est le sort des grands novateurs, lancés sur l'océan trouvé par eux, d'en ressentir le flux et le reflux. À certains jours ils ont leurs pénibles tentations. Quand la foule étourdie les oublie un moment, ou même, pour leur faire expier leur génie, s'insurge et les méprise, la funeste pensée leur vient: «Si elle avait raison? Et moi, qui suis-je enfin pour avoir seul raison contre le monde?...»—Puis, en frappant la terre: «Elle se meut pourtant!»
Ajoutez les misères, ajoutez l'abandon et les affaiblissements de l'âge. Dans un de ces moments, Pestalozzi ne put supporter Yverdon. Il alla se cacher dans la misérable cabane d'une vieille femme au sommet du Jura. Mais le désert lui-même n'apaisait pas son cœur. Il avait trop vécu de l'amour de l'enfance, et de tendresse paternelle. Cela le ramenait toujours au monde et à la vie, aux soucis, aux orages. Dans ses quatre-vingts ans, au moment de mourir, on lui fit visiter une institution d'enfants pauvres, créée d'après les siennes, et ces enfants, chantant un hymne en son honneur, lui apportaient une couronne de chêne. Dans son humilité, il ne put consentir à l'accepter, et dit (avec beaucoup de larmes): «Laissez-la à l'innocence.»
Mot touchant d'un vrai saint, qui, après cette vie d'amour et de bienfaits, consacrée au bonheur des hommes, croit qu'on ne lui doit rien, incline son génie devant la pureté de l'enfance.
Mot aussi d'un vrai sage qui, à travers ses troubles, garda la foi moderne, et, contre le passé, dit au dernier jour: «L'homme est bon.»
CHAPITRE VII
L'Évangile de Frœbel.
J'ai chez moi le plâtre fidèle, le petit buste funéraire d'un enfant mort au sein de la nourrice, à peine âgé de sept semaines. Il mourut d'un accident. Il était né beau et fort, nullement indigne du moment et de la haute espérance que Février nous donnait de la renaissance du monde. Il devait avoir même sort, s'éteindre dans son berceau. Il n'est guère de jour ou de nuit qui ne ramène nos yeux à cette touchante énigme, cette image mystérieuse. Ce qui étonne dans un âge si tendre où la forme, molle encore, presque jamais n'est arrêtée, c'est l'air sérieux, le front chargé, plein d'aspirations, et tendu déjà, ce semble, d'un élan vers l'inconnu. Cette expression d'un effort brisé si tôt est pénible. On se reporte à soi-même. Est-il marqué des souffrances de la destinée maternelle? Porte-t-il le poids des pensées, des grands travaux de son père? Est-il arrivé dans la vie opprimé de ce long passé? Voilà les idées qui viennent. On est tenté de s'accuser de ce pauvre jeune destin, fini avant de commencer.
Douloureuses conjectures. Nuit d'ignorance, d'énigme sans réponse. Dix années après sa mort, la lecture du bon Frœbel et mes études anatomiques éclaircissaient un peu là-dessus mes ténébreuses pensées.