Ce grand homme a le premier, avec une finesse incomparable que donne seul un cœur maternel, expliqué le grand moment, la crise unique et décisive où l'enfant voit la lumière, le premier combat, si laborieux, qui se fait entre lui et le monde. Ce moi faible et incertain, le monde si insaisissable dans sa subite apparition, sont en présence et en lutte. Frœbel, avec ce don d'enfance, merveilleux, qui fut en lui, à force d'observer ces petits, a fini par se souvenir de ce moment si oublié. Il a été leur interprète, le voyant de ce passé, et, disons-le, son prophète (prophète se dit chez les Juifs du passé comme de l'avenir).

J'étais, dit-il, enveloppé d'un obscur, d'un profond brouillard. Mer uniforme et paisible. Ne rien voir, ne rien entendre, couché dans le demi-sommeil, c'est d'abord une liberté. On est complet, on se suffit. Mais sur ce fond monotone un matin vient éclater, en mille figures, la mobile, l'éblouissante, étourdissante Iris d'un je ne sais quoi qui s'impose. Au dehors? ou au dedans? rien ne le dit. Nul sens encore des distances. Lueurs, chocs, reflets, jeux légers de lumière, fuyantes couleurs! Ce tourbillon d'objets rapides semble toucher l'œil de l'enfant, lui passe incessamment dessus.

Aux premiers jours tout passif, il subit cette tempête. À mesure qu'il s'y habitue et qu'il en est moins troublé, son cerveau, lent encore, semble vouloir cependant deviner un peu ce que c'est. Mais à peine il peut se fixer sur un point, cet objet fuit, et un autre se présente. La pensée commencée se brise. Il se remet à deviner l'objet nouveau qui fuit encore. Fatigue, extrême fatigue pour la faible petite tête. Et c'est souvent ce qui lui donne un air sérieux, soucieux.

On est tenté de lui dire: «Quoi! mon pauvre nourrisson! tu as donc de grandes affaires?... As-tu donc entrevu déjà les futures douleurs, les combats de la vie?»

Oh! c'est réellement l'affaire grande, intéressante, entre toutes! Il s'y rattache, il s'y acharne, il ne se décourage pas. Il s'agit de voir en effet s'il sera toujours passif, si le monde pèsera sur lui, aura action sur lui,—ou si lui (qui est après tout la grande énergie humaine), il pourra prendre sur ce monde l'avantage de deviner. Comprendre, c'est déjà un acte. S'il le comprend, il y concourt, il y mêle son action.

Il ne le peut encore. Il pleure. Sans s'en rendre compte, il dit, il veut dire en cette langue que la réalité l'opprime, que ce chaos fuyant, sans ordre, est un accablement pour lui, que lui il veut réagir, saisir du cerveau d'abord, de l'esprit, de la main plus tard, cet inconnu qui échappe sans cesse et se rit de lui.

À plonger dans l'obscur abîme de son enfantine pensée, on y trouverait en germe le mot du destin, Œdipe en face du sphinx, disant: «Je veux savoir, comprendre, être roi de la grande énigme. Ou toi, ou moi, nous mourrons!»

Au secours! Ne laissons pas ce sphinx mortel du changement lasser, briser sa faiblesse par la rotation terrible qui sans repos par minutes lui présente de nouveaux objets. L'éducation est le secours compatissant qui ralentit pour l'enfant la fuite des choses, les oblige de lui arriver une à une, bien graduées, les oblige de poser paisiblement sous son regard, pour qu'il puisse dire à chacune: «Ah! je te saisis enfin. Je te tiens, et je te fixe. Au lieu que tu agissais sur moi en m'étourdissant, c'est moi qui agis maintenant sur toi, du regard, du doigt. Je suis ton maître, je t'impose, tu es sous mon action.»

L'éducation intuitive qui saisit par le regard, l'éducation active étaient trouvées avant Frœbel.

Que fallait-il y ajouter? «Agir, c'est produire et créer