Ni le talent ni la science ne manquent à l'École actuelle. Mais ses éminents professeurs sont captifs de sa constitution. Leur auditoire est double, et mêlé de deux classes de jeunes gens. Tels étudient le Droit pour le Droit, comme science. Tels, c'est le plus grand nombre, l'étudient comme métier. Ceux-ci qui vont être demain avocats, avoués, dans le combat, la mêlée des affaires, doivent, pour cette lutte prochaine, être armés de toutes pièces, recevoir de leurs maîtres un enseignement fort technique, être avertis par eux d'un infini de cas spéciaux, d'exceptions, d'arguties, de rubriques de palais.
Tout cela fait l'ennui de l'autre classe qui cherchait le Droit pour lui-même et sans intérêt de métier.
J'ai vu un illustre Italien, mon cher Montanelli, amoureux de la France, grand admirateur de nos lois, s'asseoir à quarante ans aux bancs de notre École, et forcé d'y apprendre ce qu'on dit pour les procureurs. Il est trop évident qu'il faudrait deux Écoles, au moins des cours distincts, les uns pour le métier, les autres pour l'étude générale dont tout citoyen a besoin, pour l'étude qui montre la loi dans son rapport avec les mœurs. Lente dans ses transformations, elle est pourtant l'image, fidèle avec le temps, de la société. Aujourd'hui, nos circonstances économiques, absolument nouvelles, puissamment, sourdement modifient la jurisprudence. On change sans paraître changer. Pour donner un exemple, si la Communauté prévaut en 1800, lorsque l'on fait le Code, c'est que la propriété en ce temps est plus stable. L'immense extension des valeurs mobilières, de la spéculation, et l'incertitude croissante ont rendu aujourd'hui faveur au Régime dotal.
Montrer toujours la loi dans le cadre des mœurs qui la firent et la modifient, c'est ce qui fait la fécondité de ces études. Pour le droit romain même, l'enseignement si érudit du seizième siècle, surchargé de littérature, avait ce grand mérite de ressusciter tout autour de ce droit la société d'où il sortit. Rome fut en Cujas avec toute sa richesse de génie, sa gravité, toutes ses nuances morales et une précision incomparable de langage. D'autres, plus mêlés à la vie, les L'Hospital, les Dumoulin, eurent une connaissance profonde des hommes aussi bien que des livres, prirent la loi à travers les mœurs, dans l'orageuse société des temps où ils vivaient, y mettant leur vie même, leurs martyres et leur noble cœur.
Le monde aujourd'hui et l'école sont bien plus séparés. L'étudiant sent peu que son livre, c'est la société codifiée. Il est aveugle à leurs rapports.
«Mais, monsieur, si mon fils met un pied dans la vie, adieu pour les livres à jamais.»
Il y est des deux pieds, au moins par les plaisirs; mais nullement par l'étude active qui lui rendrait sensible l'accord des mœurs et de la loi.
«La vie y suppléera. Demain, rentré chez lui, dans la province et le métier, bon gré mal gré, il y prendra une intelligence plus nette de la société. Le maniement des choses l'initiera bien plus qu'aucune étude ne ferait aujourd'hui.»
Est-il sûr que la vie locale où vous le rappelez, supplée la vie centrale, qu'il y trouve la variété de faits, d'idées, l'extension d'esprit, que donne la grande ville?
L'étranger, le provincial qui y viennent un moment chercher les jouissances pour en médire ensuite, affectent de n'y voir qu'un gouffre de dépenses, d'excès (je le crois bien, surtout ceux qu'ils y font). Mais ceux qui y sont nés, ceux qui y ont trouvé tant de moyens de travail et d'études, un champ riche d'observations, savent que ces grands centres sont les seuls lieux qui donnent un sens sûr, profond de la vie. Chacun d'eux, bien connu, apparaît comme un organisme où elle se révèle en tout son jeu divers, ses fonctions, contrastes, harmonies et transformations.