J'ai vu en soixante ans trois Frances de tempéraments différents, et partant trois médecines.

L'histoire de l'alimentation, si nécessaire au médecin, existe dans les lois, et c'est par le légiste qu'il devrait la connaître. Les Acta de Rymer, en me parlant sans cesse du commerce des laines et des cuirs, dès le commencement du quatorzième siècle, m'ont dit l'alimentation de l'Anglais.

L'aliment nous révèle en partie ce que sont les maladies régnantes. De là de curieux problèmes, où l'économie politique, le droit, la médecine, sont également intéressés. Criminalistes et médecins, tous doivent sérieusement peser ce qui sort de nos mœurs et du nouveau régime (viande, alcool et narcotisme).

Une question énorme aujourd'hui qui s'élève de même entre les deux études, et des lois, et de la Nature, c'est celle de l'émigration. Dans l'étouffement de notre Europe, il faut bien regarder dehors, non pour faire, comme jadis, des razzias et revenir, mais pour créer de solides établissements. L'homme peut-il vivre partout? est-il vraiment le maître de ce globe? voilà le haut problème. Dans un très important article (Dict. de Médecine), le docteur Bertillon répond négativement, ce qui d'un coup supprimerait toutes conquêtes et guerres lointaines.

Où peut-on émigrer avec chance de vivre et réussir? Quelles mœurs, quelle hygiène, quelles lois, conviennent aux colonies? c'est une science nouvelle dont l'une et l'autre école doivent s'informer également.

CHAPITRE VI
L'Étudiant en Droit.

Je ne plains pas l'élève en médecine qui a toujours en main la nature, la réalité, qui la voit et en elle, et dans son mouvement, son drame (mort et vie, nouveauté éternelle). Je plains l'élève en droit, voué aux livres à perpétuité, muré dans un seul livre, si aride au premier coup d'œil. Ce livre, œuvre du temps, produit d'un long passé, n'est pas sans grandeur, certes. Sa forme froide, abstraite, est très belle souvent dans sa simplicité. Mais cette noble et pure abstraction, par cela même, ne nous montre plus rien des précédents lointains, des causes et des révolutions morales d'où les lois procédèrent. C'est l'énigmatique beauté d'un de nos magasins actuels de produits chimiques, où tant de forces naturelles, de vies latentes à l'état de cristaux, élevés à la forme qu'on dirait supérieure, font par cela même oublier et la génération première (végétale, minérale) qui les prépara, et le travail chimique qui les a dégagées, mises à ce dernier résultat.

Nos anciennes Coutumes, les formules barbares, enfantines poésies de la jurisprudence qui m'ont tant occupé, charmé (dans ma Symbolique du droit), semblent toutes vivantes, donnent partout les mœurs qui les ont faites. Entre ces éléments primitifs du vieux monde, et notre Code de 1800, que de révolutions, que de transformations, d'épurations, d'abstractions progressives! C'est l'analogue de ce travail chimique qui a porté tant de substances naturelles de l'état mixte de la vie à l'état pur de sel et de cristal (le quinquina à l'état de quinine). Seulement que de choses ont disparu en route! Et ce sont justement ces choses qui rappelaient la vie. Tels éléments supprimés au creuset représentaient l'écorce amère du végétal sauveur, nous parlaient de son sol, de son paysage natal.

Entre nos études classiques, toutes concrètes, et notre étude du Droit, tout abstraite, il y a un saut dur et brusque. L'enfant de dix-huit ans, en pleine fleur de vie, et nourri de littérature, est jeté sans préparation, non pas au jeune Droit primitif, qui est encore une poésie, non à l'histoire intermédiaire de la génération du Droit, mais au Droit arrêté et fixe d'aujourd'hui, formulé en termes austères, précis, qui lui paraissent arides.

La France, au seizième siècle, a été pour l'Europe, on peut dire, l'oracle du Droit. Les rois, dans les questions les plus hautes (de successions princières, etc.), venaient solliciter une consultation de Charles Dumoulin. Dans ses voyages la foule le suivait. À Dôle où il devait rester un jour et faire une leçon, tout un peuple accourut, et, trouvant trop étroit le local où il devait parler, le démolit au moment même. Que signifie cette fureur, ce fanatisme de science? C'est qu'il n'enseignait pas la loi faite et fixée, cristal dur ou table d'airain, mais vivante, agissante, en voie de se créer, et dans son devenir (pour dire à l'allemande). La comédie sublime de la Loi qui joue l'éternelle dans ce monde changeant, et qui (pour être juste, être vraiment la Loi) s'infuse incessamment l'esprit vivant des mœurs, voilà ce qui ravit dans son enseignement. C'était la grande crise, la transformation des Coutumes. En ce grand interprète de la Coutume, on sentit le génie futur qui les unirait toutes, et l'on adora la Patrie.