Maladie singulière, incurable, de l'esprit humain. Depuis le 2 décembre, le grand flot des romans qui nous ont envahis, bien autrement fangeux, est dominé surtout par l'idée d'aventures, de bonheur improbable, de loterie grossière, l'idée californienne, de gros lot et de lingot d'or. Toujours la foi aveugle au miracle, au hasard, au coup d'État du sort, qui dispense d'effort, de travail, de persévérance.

Les livres qu'il nous faut, ce sont précisément les plus contraires à l'idée de miracle. Ce sont les livres d'action.

J'entends par là ceux qui apprennent à agir, à compter sur soi, la foi aux seuls effets du travail, de la volonté.

Des livres vrais d'abord. La vie est courte. Nous n'avons pas le temps de nous farcir l'esprit d'un tas de vains mensonges qu'il faudra oublier demain. Les enfants ont ici l'instinct droit de nature. Quand vous leur racontez quelque chose: «Est-ce vrai?» C'est le mot qu'ils disent d'abord.

Les voyages sont bons, sauf pourtant les mirages, les espérances vaines. Ils sont bons quand ils donnent la réalité crue, non l'idée romanesque des fortunes gagnées sans effort. Le héros du travail, lutteur infatigable, vainqueur de la nature, le Robinson est une histoire très vraie, et compilée de faits réels.

Les Robinsons de l'industrie, qui, sans bouger, ont fait des voyages si durs à travers tout obstacle, ce sont nos saints. J'adore ces sublimes voyages de nos grands travailleurs, ces montées admirables des Jacquart et des Stephenson.

Comment du lourd abîme où sur nous pèse un monde, on monte en soulevant la terre avec son front, leur vie le fait connaître. Mais avec ces légendes, ces bibles du travail, je voudrais avant tout la Bible de la France, l'histoire du long effort par lequel ce grand ouvrier, le peuple, d'âge en âge, a pu se faire lui-même. Nul pauvre travailleur, s'il refait en esprit le chemin de nos pères et les suit, ne succombera. Il sera soutenu et agrandi de la grande âme, la voyant dans ses luttes, heurtant, tombant souvent, souvent se relevant, et toujours inspirée d'indomptable courage et de jeune espérance.

Si l'on ouvre mon cœur à ma mort, on lira l'idée qui m'a suivi: «Comment viendront les livres populaires?»

Qui en fera? Difficulté énorme. Trois choses y sont requises qui vont bien peu ensemble. Le génie et le charme (ne croyez pas qu'on puisse faire avaler au peuple rien de faible, de fade). Un tact d'expérience, très fin, très sûr. Et enfin (quelle contradiction!) il y faudrait la divine innocence, l'enfantine sublimité, qu'on entrevoit parfois dans certaines jeunes créatures, mais pour un court moment, comme un éclair du ciel.

Ô problème! être vieux et jeune, tout à la fois, être un sage, un enfant!