J'ai roulé ces pensées toute ma vie. Elles se représentaient toujours et m'accablaient. Là, j'ai senti notre misère, l'impuissance des hommes de lettres, des subtils. Je me méprisais.
Je suis né peuple, j'avais le peuple dans le cœur, les monuments de ses vieux âges ont été mon ravissement. J'ai pu, en 1846, poser le droit du peuple plus qu'on ne fit jamais; en 1864 sa longue tradition religieuse. Mais sa langue, sa langue, elle m'était inaccessible. Je n'ai pas pu le faire parler.
Après l'horrible et ténébreuse affaire du 24 juin 1848, courbé, accablé de douleurs, je dis à Béranger: «Oh! qui saura parler au peuple? lui faire les nouveaux évangiles? Sans cela nous mourons.» Cet esprit ferme et froid répondit: «Patience! ce sont eux qui feront leurs livres.»
Dix-huit ans sont passés. Et ces livres où sont-ils?
CHAPITRE III
La vie publique.—L'autorité morale.—La magistrature spontanée.
Le plus fécond des livres, c'est l'action, l'action sociale. Le grand livre vivant, c'est la Patrie. On l'épelle dans la commune; puis, lisant couramment aux feuillets supérieurs, départements, provinces, on embrasse l'ensemble, on s'imprègne de la grande âme.
Grâce à Dieu, c'est chose jugée. Le réveil actuel renvoie dans leurs brouillards les sots humanitaires qui dirent en 1848: «Supprimons la caste Patrie.» De même les artistes étourdis qui dirent plus récemment: «Plus de France! le monde!»
Chaque patrie a deux caractères: premièrement celui d'un organe spécial de la vie de l'Europe, une corde de sa grande lyre, nécessaire et indispensable à l'harmonie totale,—et deuxièmement, le caractère d'un système éducatif pour ses nationaux. La France pour les siens est une éducation. De même l'Angleterre, l'Allemagne.
Cela sera réel de plus en plus, à mesure que chaque pays se créera librement son administration du plus bas au plus haut (depuis la petite commune jusqu'à l'assemblée souveraine), l'échelle progressive de la magistrature publique où chacun, en montant, se forme et se prépare au degré supérieur.
«Y faut-il beaucoup d'art?» C'est œuvre de nature, quand on laisse la nature agir. Dans les nobles pays de vie normale, comme aux États-Unis, cela se fait de soi. Très simple éducation, mais si puissante! et d'efficacité superbe! On l'a vu récemment; l'Europe, tellement supérieure en culture, a vu avec surprise, avec saisissement, sur la rive opposée, ces hommes, peu instruits, point du tout élevés (pour parler comme ici), un batelier, un tailleur, un brasseur, mener un grand empire, des armées de cinq cent mille hommes, des assemblées encore plus difficiles à manœuvrer. On voudrait bien savoir, dans le détail, au vrai, sans satire, sans panégyrique, comment, de degré en degré, chacun d'eux a pu tellement se faire l'esprit, le caractère. Lisaient-ils? Oh! bien peu, certainement; trop occupés d'agir, partagés entre le métier et les fonctions publiques. Et un matin, les voilà appelés à cette position terrible. Et ils firent face à tout. Ces hommes simples et rudes se trouvaient au niveau des énormes hauteurs où la Patrie les appela.