Spectacle magnifique, fait pour être envié. Je crois que cependant les sociétés plus cultivées (France, Allemagne, etc.) auront leurs procédés à elles, leurs arts de développement social; que l'éducation, par exemple en toutes ses formes et ses degrés y jouera un bien autre rôle qu'en Amérique, où elle s'arrête à une certaine moyenne d'utilité pratique. L'école, en notre Europe, sera organisée pour préparer, servir et l'action et la spéculation.

Turgot, avec génie, envisageant la vie entière comme une éducation, eût voulu que l'école préparât la commune, que de l'une à l'autre on passât sans secousse naturellement, que l'école fût déjà un degré de la vie publique, la commune un second, la province un troisième, de façon que l'on s'élevât, par un progrès sérieux, aux grandes vues sur l'intérêt général du pays.

Quelqu'un qui a bien de l'esprit (Dupont-White) fait cette objection aux idées de Turgot: «La commune moderne, dans sa petite vie municipale, simple partie d'un tout, est-elle bien la préparation naturelle aux fonctions gouvernementales? Ne resserre-t-elle pas les esprits dans le souci des menus intérêts et des misères locales?»

Il n'est rien de petit en ce qui fait le sort de l'homme. Il est fort nécessaire, selon moi, de connaître ces misères de localités. Ce détail, c'est le réel même, c'est la vie, l'homme vivant. Tant pis pour qui l'ignore; tant pis pour le jeune lord qui, sortant d'Oxford ou de Cambridge, ira tout droit s'asseoir à la Chambre des Pairs. Pour notre étudiant français (vif et impatient, généralisateur), il est infiniment utile qu'à son retour dans sa localité, il plie et brise son esprit à la connaissance des choses qu'on prend sur le vif une à une. Toutes particulières qu'elles soient, elles n'en sont pas moins générales en ce sens qu'une localité ressemble fort à l'autre; celui qui la sait bien, a beaucoup profité dans l'intelligence du tout. Plus le cercle est petit, les ressources minimes, plus l'ordre est nécessaire, la sage économie, la patience aussi et la dextérité pour le ménagement des personnes, si difficile entre voisins. Les plus hauts intérêts, la diplomatie des empires, sont souvent bien moins épineux. En regardant de près, on voit mieux; on distingue que sous les chiffres sont des hommes. On prend le respect de la vie. L'esprit formé à cette école n'arrivera jamais à ces cruelles abstractions de nos grosses têtes politiques dont le sauvage orgueil souvent abstrait un monde, l'extermine en bataille ou en révolution.

Ce livre n'est point de politique. Je n'entreprendrai pas de suivre l'influence que chaque fonction (administrative, judiciaire, etc.) aura sur l'homme qui la traversera. Je ne note qu'un point, c'est que presque toujours c'est justement au degré inférieur, la vie locale et communale, que se trouve le plus grand combat. Là, tout est serré et gêné. Famille et voisinage, ces mots aimables et doux qui semblent désigner des liens naturels, des facilités d'action, le plus souvent couvrent réellement ses obstacles et les épines où elle se débat à grand'peine. Mais là aussi la volonté s'exerce, le caractère se fixe, et s'il se forme en bien, la force en reste immuable et puissante, et la vie en montant ne semble plus qu'un jeu.

Je prends l'homme au moment où, déjà engagé dans sa carrière et établi dans sa localité, marié récemment ou près de l'être, il se consulte entre lui et les siens, regarde comme il se posera. Moment très capital, d'où suit la vie entière et privée et publique. Il n'a nulle part encore à celle-ci. Le rôle qu'il y jouera dépend du caractère qu'il va se faire, du plus ou moins d'autorité morale qu'il pourra prendre. Donc, avant la commune, avant la vie publique, regardons-le bien au foyer.

Le dirai-je? à notre époque soucieuse, inquiète, ce qu'il y a souvent de pire pour le conseil, c'est la famille. Elle tremble, aux débuts de «ce cher ami» et, dans la passion qu'elle a pour son avancement, lui inculque mille choses misérables, timides aujourd'hui, demain lâches. Ce serait le crime de Cham, si l'on découvrait trop ce qui se dit le soir au foyer en ce genre par la bouche la plus respectée. Répond-il quelque chose, défend-il quelque peu son âme, sa conscience, ce qu'il aurait encore d'idée noble, élevée? Rarement. S'il avait cependant tant de cœur qu'il hésitât et réclamât un peu, on dirait sans détour: «Oh! tu en reviendras. La vie, l'expérience guériront ces chimères... Garde-les, au reste, en un coin, à la rigueur, si tu y tiens, mais pour toi seul. Tu peux bien démêler qu'ici tous ne sont pas en dessous tout à fait ce qu'ils montrent en dessus.»

Jeune homme! fais-toi un ferme cœur contre ces bas conseils et la basse sagesse qui vont venir de toutes parts. La petite prudence souvent c'est l'imprudence qui ne voit qu'aujourd'hui. Demain peut tout changer. Le monde va et vient. Les puissances pour qui on veut que tu sois lâche, sont les joujoux du sort qui les fait, qui les casse. Ce préfet, cet évêque, pour qui on te demande de te déshonorer et de faire l'imbécile, qui sait où ils seront dans quelques jours? Des vents, de grands vents sont dans l'air que l'on entend d'en bas. Est-ce trombe ou tempête? Le grand balayage de Dieu? Quand cela vient, nul ne résiste. Cela rase et emporte tout... le monde même!... Mais non pas l'honneur.

Je sais la longue guerre que tu vas soutenir, attaqué du dehors et souvent du dedans. Pendant que tu regardes fièrement et sans peur le monde, l'ennemi, souvent c'est ton cœur même, tes chères affections qui travaillent et conjurent en toi. Il faut tout à la fois aimer, et te défendre, garder au plus profond des barrières, des remparts, comme un fort où ton âme te reste en sûreté.

Au Moyen-âge, quand un tel abri sûr existait, du dehors beaucoup venaient et campaient tout autour. Cela t'arrivera. Plus d'un viendra chercher l'exemple, le conseil, l'appui d'un ferme caractère. Dans tous les groupes d'hommes, bourg, village, atelier, quelqu'un est en avant, comme type ou modèle. Qu'il l'ait voulu ou non, on le suit. Il a charge d'âmes.