Peut-on dire qu'on n'ait fait rien encore jusqu'ici? Oh! on a fait beaucoup, en sens inverse, pour faire haïr l'instruction. Rien de plus rebutant, de plus nauséabond que les petits livres techniques ou fadement sentimentaux qu'on veut faire avaler au peuple. Il les vomit, il s'en détourne, et s'en va boire plutôt l'acre absinthe des romans corrosifs et des cours d'assises.

Cela changera-t-il? Oui, je n'en doute pas. Ces aliments de mort paraîtront dégoûtants dès que le peuple aura en abondance le cordial de vie. J'entends les livres sains, chaleureux, où il sentira l'âme amie, où il se trouvera lui-même en sa meilleure réalité; les livres où s'effacera la ligne déplorable qui sépare l'écrivain du peuple, où celui-ci dira en lisant: «C'est moi-même. Il me semble que je suis l'auteur.»

Qui fera ces livres? L'homme jeune, à ce premier élan de nature si facile. J'en vois de tels, très neufs, dans ces vifs esprits polémiques, sous forme militante pleins d'amour et de bienveillance. D'autres, ajournés jusqu'ici, ont, dans la seconde jeunesse, réservé, préparé des trésors de force organique. De ceux-ci, de ceux-là nous viendront des torrents de vie[122].

Le livre doit précéder l'école. Qu'est-ce que savoir lire? Rien du tout, si l'on n'a des livres à lire. Et j'entends des livres attachants, attrayants, qui fassent désirer la lecture.

Sous la Restauration, on essaya les écoles mutuelles. Et sous Louis-Philippe il y eut velléité d'organiser l'enseignement primaire. Beaucoup apprirent à lire, lesquels n'ont jamais lu. Pourquoi? Mon Dieu, faute de livres!

Il faut des livres pour l'enfant. Mais il est plus urgent peut-être encore qu'il y en ait pour celui qui l'instruit; qu'à côté de l'école préexiste la petite bibliothèque où le maître d'école aura son appui, son soutien, et puisera la vie chaque jour. Un enseignement tout oral, s'il était excellent, ne me déplairait pas. Les choses, avec un très bon maître, inspiré de bons livres, arriveraient vivantes à l'enfant et plus efficaces peut-être que par la voie du petit livre élémentaire.

La chose selon moi sacro-sainte, le lendemain du jour où la cruelle machine autoritaire se détendra, c'est la réparation due à son martyr, sa victime. Je soutiens que, de tous, celui qui a souffert le plus, c'est le maître d'école.

Dix mille, après le 2 Décembre, furent destitués du premier coup, et j'allais dire tués. Vraie Saint-Barthélemi de la faim. Ce furent les plus heureux. Comment dire les misères de ceux qu'on épargna, infortunés hilotes, devenus les valets (sonneurs, bedeaux, portiers), serfs tremblants du curé! Ce pauvre peuple (de. 70,000 hommes si méritants) lorsqu'il pourra parler, dira ce qu'il souffrit dans la captivité si dure dont jamais n'approchèrent celles d'Israël et de Juda.

Si malheureux, si humble, il a vaincu pourtant. Comment? En restant respectable. Il s'est montré, dans son abaissement et dans les tentations de la misère, très honnête, très pur, si vous le comparez aux Frères que chaque jour les tribunaux nous ont fait connaître si bien.

Le prêtre, c'est la monarchie. En 1850, il le dit clairement en appelant le 2 Décembre le messie militaire, l'épée. (Dupanloup, Éducation, Préface.)