Recevez-le donc, ce livre du Peuple, parce qu'il est vous, parce qu'il est moi. Par vos origines militaires, par la mienne, industrielle, nous représentons nous-mêmes, autant que d'autres peut-être, les deux faces modernes du Peuple, et son récent avènement.
Ce livre je l'ai fait de moi-même, de ma vie, et de mon cœur. Il est sorti de mon expérience, bien plus que de mon étude. Je l'ai tiré de mon observation, de mes rapports d'amitié, de voisinage; je l'ai ramassé sur les routes; le hasard aime à servir celui qui suit toujours une même pensée. Enfin, je l'ai trouvé surtout dans les souvenirs de ma jeunesse. Pour connaître la vie du peuple, ses travaux, ses souffrances, il me suffisait d'interroger mes souvenirs.
Car, moi aussi, mon ami, j'ai travaillé de mes mains. Le vrai nom de l'homme moderne, celui de travailleur, je le mérite en plus d'un sens. Avant de faire des livres, j'en ai composé matériellement; j'ai assemblé des lettres avant d'assembler des idées, je n'ignore pas les mélancolies de l'atelier, l'ennui des longues heures...
Triste époque! c'étaient les dernières années de l'Empire; tout semblait périr à la fois pour moi, la famille, la fortune et la patrie.
Ce que j'ai de meilleur, sans nul doute, je le dois à ces épreuves; le peu que vaut l'homme et l'historien, il faut le leur rapporter. J'en ai gardé surtout un sentiment profond du peuple, la pleine connaissance du trésor qui est en lui: la vertu du sacrifice, le tendre ressouvenir des âmes d'or que j'ai connues dans les plus humbles conditions.
Il ne faut point s'étonner si, connaissant autant que personne les précédents historiques de ce peuple, d'autre part ayant moi-même partagé sa vie, j'éprouve, quand on me parle de lui, un besoin exigeant de vérité. Lorsque le progrès de mon Histoire m'a conduit à m'occuper des questions actuelles, et que j'ai jeté les yeux sur les livres où elles sont agitées, j'avoue que j'ai été surpris de les trouver presque tous en contradiction avec mes souvenirs. Alors, j'ai fermé les livres, et je me suis replacé dans le peuple autant qu'il m'était possible; l'écrivain solitaire s'est replongé dans la foule, il en a écouté les bruits, noté les voix... C'était bien le même peuple, les changements sont extérieurs; ma mémoire ne me trompait point... J'allai donc consultant les hommes, les entendant eux-mêmes sur leur propre sort, recueillant de leur bouche ce qu'on ne trouve pas toujours dans les plus brillants écrivains, les paroles du bon sens.
Cette enquête, commencée à Lyon, il y a environ dix ans, je l'ai suivie dans d'autres villes, étudiant en même temps auprès des hommes pratiques, des esprits les plus positifs, la véritable situation des campagnes si négligées de nos économistes. Tout ce que j'amassai ainsi de renseignements nouveaux qui ne sont dans aucun livre, c'est ce qu'on aurait peine à croire. Après la conversation des hommes de génie et des savants très spéciaux, celle du peuple est certainement la plus instructive. Si l'on ne peut causer avec Béranger, Lamennais ou Lamartine, il faut s'en aller dans les champs et causer avec un paysan. Qu'apprendre avec ceux du milieu? Pour les salons, je n'en suis sorti jamais sans trouver mon cœur diminué et refroidi.
Mes études variées d'histoire m'avaient révélé des faits du plus grand intérêt que taisent les historiens, les phases par exemple et les alternatives de la petite propriété avant la Révolution. Mon enquête sur le vif m'apprit de même beaucoup de choses qui ne sont point dans les statistiques. J'en citerai une, que l'on trouvera peut-être indifférente, mais qui pour moi est importante, digne de toute attention. C'est l'immense acquisition du linge de coton qu'ont faite les ménages pauvres vers 1842, quoique les salaires aient baissé, ou tout au moins diminué de valeur par la diminution naturelle du prix de l'argent. Ce fait, grave en lui-même, comme progrès dans la propreté qui tient à tant d'autres vertus, l'est plus encore en ce qu'il prouve une fixité croissante dans le ménage et la famille, l'influence surtout de la femme qui, gagnant peu par elle-même, ne peut faire cette dépense qu'en y appliquant une partie du salaire de l'homme. La femme, dans ces ménages, c'est l'économie, l'ordre, la providence. Toute influence qu'elle gagne, est un progrès dans la moralité[1].
Cet exemple n'était pas sans utilité pour montrer combien les documents recueillis dans les statistiques et autres ouvrages d'économie, en les supposant exacts, sont insuffisants pour faire comprendre le peuple; ils donnent des résultats partiels, artificiels, pris sous un angle étroit, qui prête aux malentendus.
Les écrivains, les artistes, dont les procédés sont directement contraires à ces méthodes abstraites, semblaient devoir porter dans l'étude du peuple le sentiment de la vie. Plusieurs d'entre eux, des plus éminents, ont abordé ce grand sujet, et le talent ne leur a pas fait défaut; les succès ont été immenses. L'Europe, depuis longtemps peu inventive, reçoit avec avidité les produits de notre littérature. Les Anglais ne font plus guère que des articles de revues. Quant aux livres allemands, qui les lit, sinon l'Allemagne?