Il importerait d'examiner si ces livres français qui ont tant de popularité en Europe, tant d'autorité, représentent vraiment la France, s'ils n'en ont pas montré certaines faces exceptionnelles, très défavorables, si ces peintures où l'on ne trouve guère que nos vices et nos laideurs, n'ont pas fait à notre pays un tort immense près des nations étrangères. Le talent, la bonne foi des auteurs, la libéralité connue de leurs principes, donnaient à leurs paroles un poids accablant. Le monde a reçu leurs livres comme un jugement terrible de la France sur elle-même.

La France a cela de grave contre elle, qu'elle se montre nue aux nations. Les autres, en quelque sorte, restent vêtues, habillées. L'Allemagne, l'Angleterre même, avec toutes ses enquêtes, toute sa publicité, sont en comparaison peu connues; elles ne peuvent se voir elles-mêmes, n'étant point centralisées.

Ce qu'on remarque le mieux sur une personne qui est nue, c'est telle ou telle partie qui sera défectueuse. Le défaut d'abord saute aux yeux. Que serait-ce, si une main obligeante plaçait sur ce défaut même un verre grossissant qui le rendrait colossal, qui l'illuminerait d'un jour terrible, impitoyable, au point que les accidents les plus naturels de la peau ressortiraient à l'œil effrayé!

Voilà précisément ce qui est arrivé à la France. Ses défauts incontestables, que l'activité infinie, le choc des intérêts, des idées, expliquent suffisamment, ont grossi sous la main de ses puissants écrivains, et sont devenus des monstres. Et voilà que l'Europe tout à l'heure la voit comme un monstre elle-même.

Rien n'a mieux servi; dans le monde politique, l'entente des honnêtes gens. Toutes les aristocraties, anglaise, russe, allemande, n'ont besoin que de montrer une chose en témoignage contre elle: les tableaux qu'elle fait d'elle-même par la main de ses grands écrivains, la plupart amis du peuple et partisans du progrès. Le peuple qu'on peint ainsi, n'est-ce pas l'effroi du monde? Y a-t-il assez d'armées, de forteresses, pour le cerner, le surveiller, jusqu'à ce qu'un moment favorable se présente pour l'accabler?

Des romans classiques, immortels, révélant les tragédies domestiques des classes riches et aisées, ont établi solidement dans la pensée de l'Europe, qu'il n'y a plus de famille en France.

D'autres, d'un grand talent, d'une fantasmagorie terrible, ont donné pour la vie commune de nos villes celle d'un point où la police concentre sous sa main les repris de justice et les forçats libérés.

Un peintre de genre, admirable par le génie du détail, s'amuse à peindre un horrible cabaret de campagne, une taverne de valetaille et de voleurs, et sous cette ébauche hideuse, il écrit hardiment un mot qui est le nom de la plupart des habitants de la France.

L'Europe lit avidement, elle admire, et reconnaît tel ou tel petit détail. D'un accident minime, dont elle sent la vérité, elle en conclut facilement la vérité du tout.

Nul peuple ne résisterait à une telle épreuve. Cette manie singulière de se dénigrer soi-même, d'étaler ses plaies et comme d'aller chercher la honte, serait mortelle à la longue. Beaucoup, je le sais, maudissent ainsi le présent, pour hâter un meilleur avenir; ils exagèrent les maux pour nous faire jouir plus vite de la félicité que leurs théories nous préparent[2]. Prenez garde, pourtant, prenez garde. Ce jeu-là est dangereux. L'Europe ne s'informe guère de toutes ces habiletés. Si nous nous disons méprisables, elle pourra bien nous croire. L'Italie avait encore une grande force au seizième siècle. Le pays de Michel-Ange et de Christophe Colomb ne manquait pas d'énergie. Mais lorsqu'elle se fut proclamée misérable, infâme, par la voix de Machiavel, le monde la prit au mot, et marcha dessus.