Il est fort touchant de voir le soir tout ce monde laborieux qui retourne à grands pas. L'homme, après cette longue journée passée souvent à une lieue de chez lui, après avoir tristement déjeuné, dîné seul, cet homme qui est resté quinze heures debout, quelles jambes il a le soir!... Il vole au nid... Être homme une heure par jour, au fait, ce n'est pas trop.
Chose sainte! lui, il apporte le pain à la maison, et, une fois arrivé, il se repose, il n'est plus rien, il se remet, comme un enfant, à la femme. Nourrie par lui, elle le nourrit et le réchauffe; tous deux servent l'enfant, qui ne fait rien, qui est libre, qui est maître... Que le dernier soit maître, voilà bien la cité de Dieu.
Le riche n'a jamais cette grande jouissance, cette suprême bénédiction de l'homme, de nourrir chaque jour la famille, du meilleur de sa vie, de son travail. Le pauvre seul est père; chaque jour il crée encore et refait les siens.
Ce beau mystère est senti de la femme mieux que des sages du monde. Elle est heureuse de tout devoir à l'homme. Cela seul donne au ménage pauvre un charme singulier. Là, nulle chose étrangère, indifférente; tout porte l'empreinte d'une main aimée, tout a le sceau du cœur. L'homme ignore le plus souvent les privations qu'on s'impose pour qu'en rentrant il retrouve cet intérieur modeste, orné pourtant. Grande est l'ambition de la femme pour le ménage, le vêtement, le linge. Ce dernier article est nouveau; l'armoire au linge qui fait l'orgueil de la femme de campagne était inconnue à celle de l'ouvrier des villes, avant la révolution industrielle dont j'ai parlé. Propreté, pureté, pudeur, ces grâces de la femme, enchantèrent la maison; le lit s'enveloppa de rideaux, le berceau de l'enfant, éblouissant de blancheur, devint un paradis. Le tout taillé, cousu en quelques veilles... Ajoutez-y encore une fleur sur la croisée... Quelle surprise! l'homme, au retour, ne reconnaît plus sa maison.
Ce goût des fleurs qui s'est répandu (il y en a maintenant ici plusieurs marchés), ces petites dépenses pour orner l'intérieur, ne sont-elles pas regrettables, quand on ne sait jamais si l'on a du travail demain?—Ne dites pas dépenses, dites économie. C'en est une bien grande, si l'innocente séduction de la femme rend cette maison charmante à l'homme, et peut l'y retenir. Parons, je vous prie, la maison, et la femme elle-même. Quelques aunes d'indienne refont une autre femme, la voilà redevenue jeune et renouvelée.
«Reste ici, je t'en prie.» C'est le samedi soir; elle lui jette le bras au col, et elle retient le pain de ses enfants qu'il allait dépenser[33].
Le dimanche vient, et la femme a vaincu. L'homme rasé, changé, se laisse mettre un bon et chaud vêtement. Cela est bientôt fait. Ce qui est long, ce qui est une œuvre sérieuse, c'est l'enfant, tel qu'on veut le parer ce jour-là. On part, il marche devant, sous l'œil maternel; qu'il prenne garde surtout de gâter ce chef-d'œuvre.
Regardez bien ces gens, et sachez bien qu'à quelque hauteur que vous montiez, vous ne trouverez rien qui soit moralement supérieur. Cette femme, c'est la vertu, avec un charme particulier de naïve raison et d'adresse pour gouverner la force, à son insu. Cet homme, c'est le fort, le patient, le courageux, qui porte pour la société le plus grand poids de la vie humaine. Véritable compagnon du devoir (beau titre du compagnonnage!), il s'y est tenu fort et ferme, comme un soldat au poste. Plus son métier est dangereux, plus sa moralité est sûre. Un célèbre architecte sorti du peuple, et qui le connaissait bien, disait un jour à un de mes amis: «Les hommes les plus honnêtes que j'aie connus étaient de cette classe. Ils savent, en partant le matin, qu'ils peuvent ne pas revenir le soir, et ils sont toujours prêts à paraître devant Dieu[34].»
Un tel métier, quelque noble qu'il soit, n'est pas cependant celui qu'une mère souhaite à son fils. Le sien promet beaucoup, il ira loin. Les Frères en font l'éloge, et le caressent fort. Ses dessins, compliments et pièces d'écriture ornent déjà la chambre, entre Napoléon et le Sacré-Cœur. Il sera certainement envoyé à l'École gratuite de dessin. Le père demande pourquoi? Le dessin, dit la mère, lui servira toujours dans son métier. Réponse double, il faut l'avouer, sous laquelle elle cache une bien autre ambition. Cet enfant, si bien né et doué, pourquoi ne serait-il pas peintre ou sculpteur, tout comme un autre? Elle se vole des sous pour les crayons, pour ce papier si cher... Son fils, tout à l'heure, va exposer, emporter tous les prix; dans les songes maternels roule déjà le grand nom de Rome.
L'ambition maternelle réussit trop souvent ainsi à faire un pauvre artiste, très nécessiteux, de celui qui, comme ouvrier, eût mieux gagné sa vie. Les arts ne peuvent guère produire, même en temps de paix, lorsque tous les gens aisés, spécialement les femmes, au lieu d'acheter des produits d'art, sont artistes eux-mêmes. Qu'une guerre vienne, une révolution, l'art, c'est justement la famine.