Souvent aussi l'artiste en espérance, déjà en route, plein d'ardeur et de souffle, est arrêté tout court; son père meurt, il faut qu'il aide aux siens; le voilà ouvrier. Grande douleur pour la mère, grandes lamentations, qui ôtent le courage au jeune homme.
Toute sa vie, il maudira le sort; il travaillera ici, et il aura l'âme ailleurs. Cruel tiraillement... Et cependant rien ne l'arrêtera. Ne venez point ici avec vos conseils, vous seriez mal reçu. Il est trop tard, il faut qu'il aille à travers les obstacles. Vous le verrez toujours lisant, rêvant; lisant aux courtes heures de repas, et le soir, la nuit encore, absorbé dans un livre, le dimanche, enfermé et sombre. On se figure à peine ce que c'est que la faim de lecture, dans cet état d'esprit. Pendant le travail, et le plus inconciliable de tous avec l'étude, parmi le roulement, le tremblement de vingt métiers, un malheureux fileur que j'ai connu, mettait un livre au coin de son métier, et lisait une ligne chaque fois que le chariot reculait et lui laissait une seconde.
Que la journée est longue quand elle passe ainsi! qu'irritantes sont les dernières heures! Pour celui qui attend la cloche et maudit ses retards, l'odieux atelier, au jour tombant, semble tout fantastique; les démons de l'impatience se jouent cruellement dans ces ombres... «Ô liberté! lumière! me laissez-vous là pour toujours?»
Je plains sa famille, au retour, s'il a une famille. Un homme acharné à ce combat, et tout préoccupé du progrès personnel, met le reste bien loin après. La faculté d'aimer diminue dans cette vie sombre. On aime moins la famille, elle importune; on se détache même de la patrie, on lui impute l'injustice du sort.
Le père de l'ouvrier lettré, plus grossier et plus lourd, inférieur de tant de manières, avait néanmoins plus d'un avantage sur son fils. Le sentiment national était chez lui bien plus puissant; il pensait moins au genre humain, davantage à la France. La grande famille française, et sa chère petite famille, c'était son monde, il y mettait son cœur. Ce charmant intérieur, ce doux ménage que nous admirions, hélas! que sont-ils devenus?
La science en elle-même ne sèche point le cœur, ne le refroidit point. Si elle produit ici cet effet, c'est qu'elle n'arrive à l'esprit que rétrécie cruellement. Elle ne se présente pas sous son jour naturel, dans sa vraie et complète lumière, mais obliquement, partiellement, comme ces jours étroits et faux que reçoit une cave. Elle ne rend point haineux, envieux, par ce qu'elle fait savoir, mais par ce qu'elle laisse ignorer. Celui par exemple qui ne connaît point les moyens compliqués par lesquels se crée la richesse, croira naturellement qu'elle ne se crée point, qu'elle n'augmente point en ce monde, que seulement elle se déplace, que l'un n'acquiert qu'en dépouillant un autre; toute acquisition lui semblera un vol, et il haïra tout ce qui possède... Haïr? pourquoi? pour les biens de ce monde? mais le monde même ne vaut que par l'amour.
Quelles que soient les erreurs inévitables d'une étude incomplète, il faut respecter ce moment. Quoi de plus touchant, de plus grave, que de voir l'homme qui jusqu'ici apprenait par hasard, vouloir étudier, poursuivre la science d'une volonté passionnée à travers tant d'obstacles? La culture volontaire est ce qui met l'ouvrier, au moment où nous l'observons, non seulement au-dessus du paysan, mais au-dessus des classes que l'on croit supérieures, qui en effet ont tout, livres, loisir, que la science vient chercher, et qui pourtant, une fois quittes de l'éducation obligée, laissent l'étude, ne se soucient plus de la vérité. Je vois tel homme, sorti avec honneur de nos premières écoles, qui, jeune encore, et déjà vieux de cœur, oublie la science qu'il cultiva, sans même avoir l'excuse de l'entraînement des passions, mais s'ennuie, s'endort, fume et rêve.
L'obstacle, je le sais, est un grand aiguillon. L'ouvrier aime les livres, parce qu'il a peu de livres; il n'en a qu'un parfois, et s'il est bon, il n'en apprend que mieux. Un livre unique qu'on lit et qu'on relit, qu'on rumine et digère, développe souvent mieux qu'une vaste lecture indigeste. J'ai vécu des années d'un Virgile, et m'en suis bien trouvé. Un volume dépareillé de Racine, acheté sur le quai par hasard, a fait le poète de Toulon.
Ceux qui sont riches à l'intérieur, ont toujours assez de ressources. Ce qu'ils ont, ils l'étendent, le fécondent par la pensée, le poussent jusque dans l'infini. Au lieu d'envier ce monde de boue, ils s'en font un à eux, tout d'or et de lumière. Ils disent à celui-ci: «Garde ta pauvreté que tu appelles richesse, je suis plus riche en moi.»
La plupart des poésies que les ouvriers ont écrites dans les derniers temps, offrent un caractère particulier de tristesse et de douceur qui me rappelle souvent leurs prédécesseurs, les ouvriers du Moyen-âge. S'il y en a d'âpres et violentes, c'est le petit nombre. Cette inspiration élevée eût porté plus haut encore ces vrais poètes, s'ils n'eussent suivi dans la forme avec trop de déférence les modèles aristocratiques.