[98]: Souffrante, et maintenant muette au Collège de France, dans la voix qui lui restait, notre cher et grand Mickiewicz!
[99]: Les produits matériels de la France, les résultats durables de son travail, ne sont rien en comparaison de ses produits invisibles. Ceux-ci furent le plus souvent des actes, des mouvements, des paroles et des pensées. Sa littérature écrite (la première pourtant, selon moi) est loin, bien loin au-dessous de sa parole, de sa conversation brillante et féconde. Sa fabrication en tout genre n'est rien près de son action. Pour machines, elle eut des hommes héroïques; pour systèmes, des hommes inspirés. «Cette parole, cette action, ne sont-ce pas choses improductives?» Et c'est là précisément ce qui place la France très haut. Elle a excellé dans les choses du mouvement et de la grâce, dans celles qui ne servent à rien. Au-dessus de tout ce qui est matériel, tangible, commencent les impondérables, les insaisissables, les invisibles. Ne la classez donc jamais par les choses de la matière, par ce qu'on touche et qu'on voit. Ne la jugez pas, comme une autre, sur ce que vous remarquez de la misère extérieure. C'est le pays de l'esprit et celui par conséquent qui donne le moins de prise à l'action matérielle du monde.
[100]: J'écris ici, en l'affaiblissant, une pensée qui m'assaillit les premières fois que je passai la frontière. Une fois notamment que j'entrais en Suisse, j'en fus blessé au cœur.—Voir nos pauvres paysans de la Franche-Comté si misérables, et tout à coup, en passant un ruisseau, les gens de Neufchâtel, si aisés, si bien vêtus, visiblement heureux!—Les deux charges principales qui écrasent la France, la dette et l'armée, qu'est-ce au fond? deux sacrifices qu'elle fait au monde autant qu'à elle-même. La dette, c'est l'argent qu'elle lui paye pour lui avoir donné son principe de salut, la loi de liberté qu'il copie en la calomniant. Et l'armée de la France? c'est la défense du monde, la réserve qu'il lui garde le jour où les Barbares arriveront, où l'Allemagne, cherchant toujours son unité qu'elle cherche depuis Charlemagne, sera bien obligée ou de nous mettre devant elle, ou de se faire contre la liberté l'avant-garde de la Russie.
[101]: Non, ce n'est pas le machinisme industriel de l'Angleterre, ce n'est pas le machinisme scolastique de l'Allemagne qui fait la vie du monde; c'est le souffle de la France, dans quelque état qu'elle soit, la chaleur latente de sa Révolution que l'Europe porte toujours en elle.
[102]: Pour parler d'abord du grand peuple qui semble le plus riche en légendes, de l'Allemagne, celles de Siegfrid l'invulnérable, de Frédéric-Barberousse, de Goetz à la main de fer sont des rêves poétiques qui tournent la vie dans le passé, dans l'impossible et les vains regrets. Luther, rejeté, conspué de la moitié de l'Allemagne, n'a pu laisser une légende. Frédéric, personnage peu Allemand, mais Prussien (ce qui est tout autre), Français de plus et philosophe, a laissé la trace d'une force, mais rien au cœur, rien comme poésie, comme foi nationale.
Les légendes historiques de l'Angleterre, la victoire d'Édouard III et celle d'Élisabeth donnent un fait glorieux plutôt qu'un modèle moral. Un type, grâce à Shakespeare, est resté très puissant dans l'esprit anglais, et il n'a que trop influé: c'est celui de Richard III.—Il est curieux d'observer combien leur tradition s'est brisée facilement; il semble par trois fois qu'on y voit surgir trois peuples. Les ballades de Robin Hood et autres, dont se berçait le Moyen-âge, finissent avec Shakespeare; Shakespeare est tué par la Bible, par Cromwell et par Milton, lesquels s'effacent devant l'industrialisme et les demi-grands hommes des derniers temps... Où est leur homme complet où puisse se fonder la légende?
[103]: Et le fruit principal de cette expérience, c'est que le sang humain a une vertu terrible contre ceux qui l'ont versé. Il me serait trop facile d'établir que la France fut sauvée malgré la Terreur. Les terroristes nous ont fait un mal immense, et qui dure. Allez dans la dernière chaumière du pays le plus reculé de l'Europe, vous retrouvez ce souvenir et cette malédiction. Les rois ont fait périr de sang-froid sur leurs échafauds, dans leurs Spielberg, leurs presides, leurs Sibéries, etc., etc., un nombre d'hommes bien plus grand, n'importe? les victimes de la Terreur n'en restent pas moins toujours sanglantes dans la pensée des peuples. Nous ne devons jamais perdre l'occasion de protester contre ces horreurs qui ne sont point nôtres et ne nous sont point imputables. L'élan des armées sauva seul la France. Le Comité de salut public seconda cet élan, sans doute, mais justement par les excellents administrateurs militaires qu'il avait dans son sein, que Robespierre détestait, et qu'il aurait fait périr s'il avait pu se passer d'eux. Nos généraux les plus purs ne trouvèrent dans Robespierre et ses amis que malveillance, défiance, obstacles de toute sorte. Je n'ai pas le temps aujourd'hui de m'arrêter sur tout ceci.—À ce propos, je fais des vœux pour que ceux qui réimpriment l'utile compilation de MM. Roux et Buchez en fassent disparaître leurs tristes paradoxes, l'apologie du 2 septembre et de la Saint-Barthélemi, le brevet de bons catholiques donné aux Jacobins, la satire de Charlotte Corday (t. XXVIII, p. 337), et l'éloge de Marat, etc. «Marat distribuait ses dénonciations avec un sens droit et un tact à peu près sûr» (p. 345). Judicieux éloge de celui qui demandait deux cent mille têtes à la fois (voy. le Publiciste, 14 décembre 1792). Ces néo-catholiques, dans leurs belles justifications de la Terreur, ont pris au sérieux celle que s'est amusé à faire le paradoxal rédacteur de la Quotidienne, Charles Nodier. Je n'aurais pas fait cette observation si l'on ne s'attachait à répandre ces étranges folies par des journaux à bon marché, dans le peuple et parmi les travailleurs qui n'ont pas le temps d'examiner.
[104]: J'ai sous les yeux (aux Archives) la liste originale de ceux qui acceptèrent les fonctions de professeurs aux écoles centrales, qui étaient les collèges d'alors: Sieyès, Daunou, Rœderer, Haüy, Cabanis, Legendre, Lacroix, Bossut, Saussure, Cuvier, Fontanes, Ginguené, Laharpe, Laromiguière, etc.
[105]: Un homme eut le rare courage de réclamer, sous l'Empire, en faveur de l'organisation donnée à l'enseignement par la Convention: Lacroix, Essais sur l'enseignement, 1805.
[106]: Le génie de l'inquisition et de la police, qui a étonné tant de gens dans Robespierre et Saint-Just, n'étonne guère ceux qui connaissent le Moyen-âge et qui y trouvent si souvent ces tempéraments d'inquisiteurs et d'ergoteurs sanguinaires. Ce rapport des deux époques a été saisi avec beaucoup de pénétration par M. Quinet: Le Christianisme et la Révolution (1845). Deux hommes d'une équité scrupuleuse, et portés à juger favorablement leurs ennemis, Carnot et Daunou, concordaient parfaitement dans leur opinion sur Robespierre. Le dernier m'a dit souvent que, sauf le dernier moment où la nécessité et le péril le rendirent éloquent, le fameux dictateur était un homme de second ordre. Saint-Just avait plus de talent. Ceux qui veulent nous faire accroire qu'ils sont tous deux innocents des derniers excès de la Terreur sont réfutés par Saint-Just lui-même. Le 15 avril 1794 (si peu de temps avant le 9 Thermidor!), il déplore la coupable indulgence qu'on a eue jusqu'à ce moment: «Dans ces derniers temps, le relâchement des tribunaux s'était accru au point que, etc. Qu'ont fait les tribunaux depuis deux ans? A-t-on parlé de leur justice?... Institués pour maintenir la Révolution, leur indulgence a laissé partout le crime libre, etc.» (Histoire parlementaire, t. XXXII, p. 311, 319, 26 germinal an II.)