[117]: Ait mihi: «Vides super hoc tectum quæ ego suspicio?—Cui ego: Video super tegulum...—Aliud, non aspicis?—Cui ego: Nihil video. Si tu aliquid magis cernis, enarra.—At ille, alta trahens suspiria ait: Video ego evaginatum iræ divinæ gladium super domum hanc dependentem.» (Script. rer. Franc., t. I, p. 264; Greg. Tur., lib. V, chap. LI.)

[118]: Cette belle tête, si triste, me reste à jamais dans l'esprit. Elle était une énigme. Il y avait beaucoup du conspirateur italien. Et en effet toujours il conspira le bien public. À la mairie, à l'hôpital, il ne trouva qu'obstacles, difficultés. Dans la question souveraine qui lui tenait le plus au cœur, celle des eaux, de leur distribution, il fut quelque temps juge, arbitre, mais dès qu'il essaya d'y mettre l'équité et un règlement sage, utile à tout le monde, il fut arrêté court. On tenait à rester en plein état sauvage. Ainsi de tous côtés il se trouvait captif. Son esprit, très actif, cherchait et regardait de tous côtés, en toute science. Rien de plus varié que sa bibliothèque; c'est un monument subsistant de son inquiétude, de ses curiosités infinies. Nul n'était plus discret. Des idées très hardies, très avancées, couvaient et fermentaient en lui. Mais il avait en même temps le plus grand sens pratique qui l'avertissait trop et ne lui laissait pas la félicité d'utopie. Donc, deux fois prisonnier, et du monde et de sa sagesse! Et tout cela en grand silence. Mais je le voyais bien. Et il me semblait être dans les prisons, les spacieux cachots, voûtes sur voûtes, que nous a peints Piranesi. Il s'y tenait fermé. Nulle échappée en lui. À peine en dix années je lui surpris un mot. On causait d'un asile où les indigents envoyaient leurs enfants sans avoir de quoi leur garnir le panier, de sorte que ces enfants avec tristesse voyaient manger les autres; lui il y suppléait, faisait faire de petites soupes. En parlant, la voix lui changea... «Ah! tu es homme!» dis-je en moi. Et je compris. Cet instinct bienfaisant le tournait vers l'agriculture où il croyait agir mieux pour le peuple. Mais, là aussi, il était arrêté. Les étonnants succès qu'il y avait ne lui suffisaient pas. Ils n'excitaient qu'envie. On ne sortait pas des routines. Il devenait très riche, mais que lui importait? son but était manqué. Sa passion secrète n'eut nul apaisement en ce monde. Son cœur toujours gonflé, et toujours contenu, lui devint peu à peu une grande difficulté de vivre. On trouva à sa mort qu'il l'avait eu énorme. Je l'avais toujours deviné.

Il écrivait et ne montrait jamais. Son livre, d'ingénieuse et si profonde expérience, n'a paru qu'après lui, publié par son fils adoptif, l'honorable M. Garcin (librairie Bixio, 2 vol.). Il n'a donc pu le voir ce livre, et là encore il n'a pas eu sa libre expansion. Il ne l'a eue que dans son testament, où il a tout laissé à la ville et aux pauvres. Legs de trois cent mille francs: crèches, école, hospice, hôpital, secours aux enfants, aux vieillards, sans parler de cette belle bibliothèque où moi-même j'ai puisé si souvent. D'ici, je la vois encore et j'y suis en esprit, je la revois variée, riche, sombre, comme il fut lui-même, peuplée des idées et des songes de son destin inachevé.

[119]: Je dis orienté et renseigné; car, de soi-même, on ne s'y retrouverait guère. Pour sentir, pénétrer la vie dans son mouvement, il faudrait une expérience, une patience, une finesse que n'a pas le jeune homme. Là se présente une question: Qui l'y initiera, tout en le laissant libre et sans gêner son action? Trop vaste question pour la traiter ici. Quelques mots seulement, de mon observation personnelle, de ce que j'ai vu. Très rarement le père réussit à cela; il est ou occupé ou déjà endurci; il pèse trop, ou, s'il est trop facile, il perd en dignité et n'a pas d'action. Pour mille choses du monde, les femmes (mères, tantes, sœurs) valent mieux, voient et font voir tels points délicats, peu sensibles aux hommes. Parfois les sœurs aînées ont été admirables, ont fait des frères charmants (mais artistes indécis). L'Idéal ne serait-il pas la personne qui aime le plus, et se donne le plus, la mère? Il faut pourtant des dons bien rares et d'esprit de suite, et d'adresse, de douce austérité, le dirai-je? de fine tactique pour ne pas peser trop, ne pas envelopper jusqu'à l'étouffement par l'excès de la passion. Si elle a tout cela, c'est certainement avec elle qu'il verra bien et vite. Par elle il entrera dans l'intelligence rapide de toutes classes, surtout des classes pauvres. À l'humble foyer, il verra mille détails instructifs de misères, d'intérêts, d'affaires, qui lui rendront vivante son étude des lois. J'ai vu en ce genre des miracles. Sous cette incubation puissante d'une mère supérieure, il devenait tout à coup homme. Trop affiné peut-être? Trop parfait? C'est mon doute.—J'en ai un autre encore. Ce guide, si charmant, l'initie à la charité certainement; le mène-t-il à la fraternité? chez la femme, c'est chose rare. Et pourtant le sens fraternel est le vrai rameau d'or qui éclaire et conduit à travers les forêts humaines.

[120]: Celui dont on croira et suivra les paroles, c'est celui dont la vie, dont l'exemple muet, sans parole, impose et influe. J'ai connu aux Ardennes un homme fort et rude, un rustre qu'admirait le pays. Ce qui avait d'abord frappé les paysans, c'est que ses taureaux (fort sauvages) avaient pour lui un respect visible, une sérieuse considération. Ils l'aimaient et ils le craignaient. Ses terres étaient les mieux cultivées. Il payait tout comptant et en espèces sonnantes. Sa parole était rare, mais on disait: «C'est sûr.» Sans vouloir ni chercher l'ascendant politique, il l'avait fort utilement. Ses opinions libres, sans qu'il les eût prêchées, avaient converti bien des gens. Une association réelle (sans formules expresses) s'était faite, contre la lourde autorité qui pèse tant à la frontière.

Si le médecin était riche, n'était pas obligé d'exiger un salaire, grande serait son influence. Il est moins que l'homme d'affaires mêlé aux intérêts, moins tenté de chercher le sien. Les mères qui par l'enfant dépendent de lui si souvent, le consulteraient en cent choses où l'expérience de la vie qu'il acquiert leur serait un guide excellent.

Le pharmacien qu'on consulte gratis a, dans beaucoup d'endroits, autant, plus d'importance que les médecins. Là il est l'oracle réel de la contrée. C'est un beau fait du temps que le progrès énorme et d'instruction et d'influence qu'on voit dans cette profession. L'ancien apothicaire, un peu ridicule, en eut peu. Mais venez vous asseoir, un jour de fête ou de marché, chez ce pharmacien de village. Vous serez frappé et ravi de voir tout ce qu'un homme peut faire de bien au pauvre peuple. Son conseil sage, utile (leurs maladies sont simples) est d'autant plus suivi qu'il est plus désintéressé. Deux sous d'herbes souvent, c'est toute la dépense. S'il est seul, la bonne femme qui est venue parler de son enfant, ne manque guère de parler d'autre chose. Moment précieux de confiance. On parle du fermage, on parle de l'impôt, de la misère qui fait les maladies. C'est là l'occasion où un homme de sens et de cœur peut tirer la pauvre créature du préjugé fatal qui fait le plus souvent le divorce intérieur, l'ennui, l'obstacle du mari. Celui-ci est moins serf du prêtre, et sans elle il aurait dans ses actes, ses votes, un peu plus de courage. C'est le salut pour eux si un conseiller sage fait comprendre à la femme qu'en appuyant l'Église elle appuie l'allié de l'Église, le système violent qui retient son fils à l'armée.

[121]: Ceux qui se croient sûrs de voir au loin, ne disconviendront pas que pour atteindre ce lointain lumineux il nous faut d'abord traverser deux moments obscurs, deux crises, certainement salutaires, mais dont personne encore ne peut bien dire les caractères et la portée: 1o la centralisation brutale et mécanique (portée par nos tyrans à sa dernière tension), cette grande machine va casser. La vie renaîtra très féconde, engendrera l'ordre nouveau, un organisme vrai, la centralisation vivante que tout être animé se crée par l'accord de ses fonctions. Cela viendra certainement, mais à travers un monde trouble, que les pires influences de la localité pourront certainement exploiter; 2o dans l'industrie de même, dans la grande question du salaire, du travail (question chère et sacrée qui n'est pas moins au fond que celle du respect de la vie humaine), il y aura un passage obscur encore. Je ne m'en trouble pas outre mesure. Je me fie au bon sens des ouvriers, et vois avec plaisir que la forte majorité échappe au grand écueil (l'idée du bon tyran, protecteur des petits). Ils sentent aussi très bien qu'aujourd'hui, sur ces questions, c'est l'Europe qu'il faut regarder, tout le marché européen; que certaines conditions peuvent tuer telle industrie, ou la font fuir ailleurs (par exemple, les unis de la soie, qui ont passé en Suisse, etc.). J'ai l'espoir que cette grande révolution si juste s'accomplira par la discussion et le libre arbitrage.

[122]: Quel rayon, quel réchauffement cette littérature porterait dans les lieux de mortel loisir, d'ennui et de tristesse, de longs jours, d'éternelles heures, la Prison, l'Hôpital! On fait si peu pour y vivifier, y ranimer les âmes! Ce ne sont pas des offices incompris, surannés, d'un autre âge, ce ne sont pas des sermons ennuyeux qui moraliseront le prisonnier. Par de belles lectures, par l'art (l'art attrayant), par le réveil du beau, on peut rendre des ailes à son âme abattue. J'ai vu dans nos prisons de petites bibliothèques, quelques livres excellents (l'Histoire d'Henri Martin, Malte-Brun, la Collection des Voyages, etc.). Mais on en usait peu. Les lieux trop resserrés, le défaut d'air, de promenade, affadissent le cœur, ôtent toute activité d'esprit. La prison ne diffère que peu de l'hôpital.—Pour l'hôpital, je ne peux pas comprendre que nos médecins, si intelligents, ne voient pas que nombre de malades y meurent (à la lettre) d'ennui. L'ennui, et le retour que fait constamment sur son mal une âme inoccupée, doublent la maladie. Sauf les romans qui peuvent agiter trop, bien des livres soutiendraient, histoires, voyages, etc. La grande Commune de Paris (spécialement Chaumette), qui eut le peuple au cœur, un sentiment si vif du pauvre et des misères de l'homme eut l'idée excellente d'envoyer aux malades toutes les publications qui pouvaient les calmer, les rassurer sur les affaires du temps. Combien étaient malades de souci et d'inquiétude! Représentez-vous le pauvre homme, enfermé derrière ces grands murs, parmi les bruits d'une telle ville, dont il n'arrive à lui que de tristes échos, accablé des pensées d'un tel moment, ne sachant rien, seul, faible, avec sa défaillante vie. «Mais non, tu n'es pas seul, dit la Patrie, sa mère. Je te suis, et je pense à toi. Je t'envoie nos pensées communes. Pour médicaments et remèdes, reçois de moi les belles nouvelles de la France. L'individu faiblit en toi, mais ce n'est rien. Français tu ressuscites, tu es fort, tu es grand. Tu te croyais malade? Erreur. Tu es si bien portant que tu viens d'accabler la Vendée et l'Autriche, tu as vaincu deux fois (Wattignies et Granville). Tu ne peux plus mourir, car la France est guérie.»

[123]: L'honnête et incapable gouvernement de Février se fia à la Presse et crut le parti contraire a l'Association. Ce gouvernement innocent (et d'ailleurs emporté par la rapidité des troubles quotidiens) ferma les yeux sur ce qu'on lui disait: «On ne lit pas en France.» Premièrement, la France ne sait pas lire, sauf une petite élite des villes. Deuxièmement, cette élite lit bien moins qu'on ne croit, n'aime (au vrai) qu'à parler. On sait comment se fit l'embauchage du parti contraire, comment ses parleurs populaires et ses chansonniers ambulants parvinrent à réveiller la légende endormie. Cela était visible à tout le monde. Je retrouve les lettres qu'on écrivit alors à Lamartine et autres. On leur disait qu'au lieu de manifestes littéraires si vains qu'ils affichaient, il fallait employer un moyen plus grossier, qu'il fallait procéder par un puissant compagnonnage de jeunes gens zélés, qui eussent, de village en village, explique les bienfaits, raconté les histoires, et surtout enseigné les chants de la Révolution. Elle existait cette jeunesse. C'est par elle qu'il fallait agir. Des hommes! des apôtres! c'est tout. Moins de phrases. Des hommes vivants!